Magdeleine savait Philippe à une «première» en compagnie de Jean Biroy et de Tanis. Il devait, au sortir de la représentation, aller au bal chez madame d'Istres où ils avaient projeté de se retrouver. Oui, elle se souvenait d'avoir, avant-hier, dans la journée—lointain passé pour elle—combiné leur réunion vers une heure du matin chez les d'Istres. Qu'était-il donc survenu pour interrompre le cours de sa résignation, de ses renoncements?... Rien: une conversation surprise, une retraite profanée, un bout de dentelle déchirée, un papier vide des fleurs qu'il avait contenues et qui ne furent pas apportées pour elle.
Sa misère morale amenait son désespoir; la mort allait effacer l'erreur de sa vie.
Magda, les ordres donnés, rentra dans sa chambre, rejeta les dentelles dont elle s'était enveloppée et, assise au coin du feu, attendit.
Les heures lui paraissaient sans fin. Elle ne pensait plus, elle était lasse, la tête vide, avec des idées courtes, vagues, s'entre-croisant, se donnant la chasse dans une confusion monstre; elle n'avait plus d'énergie, elle attendait la mort.
Onze heures sonnèrent; elle se redressa, nerveuse, haletante. Il ne s'agissait plus d'attendre passive, résignée. C'était elle qui avait commandé sa mort en exaspérant l'amour-propre de son mari. Effrayée d'avoir si peu pensé à la mise en scène de son appartement, dans une hâte fébrile elle courut pousser les verrous des portes, et fermer solidement celle qui donnait sur le couloir; puis, ferma aussi à clef la porte à deux vantaux qui s'ouvrait du petit salon dans sa chambre, mais en ayant soin de baisser l'armature de fer du haut et de lever celle du bas de façon que, sous une forte secousse, elle pût céder. En effet, il était à prévoir que Leprince-Mirbel s'étant heurté inutilement à la porte du couloir, courrait, exaspéré, à celle du salon pour surprendre sa femme avec son amant.
Magda jeta au hasard ses jupons soyeux sur la chaise longue et mit du désordre dans la chambre, laissant traîner sur le tapis la courte-pointe du lit, heurtant du poing les oreillers qui prirent des poses effarées dans leur fouillis de guipure. Ces préparatifs achevés, n'en pouvant plus d'angoisse, elle attendit.
Les bruits de la rue s'apaisaient; quelques voitures passèrent, mais aucune ne s'arrêta.
Magda s'effraya alors de la possibilité que son mari ne vînt pas, qu'il n'eût point reçu la lettre ou qu'il dédaignât de se venger.
Quel sentiment pouvait armer sa main? l'amour?... mais depuis si longtemps il ne l'aimait plus!... la haine?... Elle en ressentait si peu pour lui qu'elle l'avait déchargé de la justice humaine en s'accusant de sa mort dans une lettre, à lui adressée, qu'elle venait de poser sur la cheminée.
Elle fut atterrée de découvrir que seuls, le respect humain, la vanité blessée, l'orgueil, pouvaient entraîner cet homme jusqu'à l'assassinat. Sa mort dépendait de cet imperceptible point de folie humaine.