Le jeune chasseur,—car c'en était un,—était à dessiner avec sa blouse verte usée, avec sa vieille carnassière et son vieux sac à plomb croisé sur ses deux épaules, le pantalon dans les bottes, le bonnet de cuir vert mis de côte, et un court fusil double avec un cordon vert, sous le bras. Il était grand et robuste, un blond fils des Celtes, et son visage bruni par l'ardeur du soleil faisait d'autant plus ressortir le bleu limpide de ses yeux; mais en ce moment, consultant d'abord l'atmosphère, puis regardant autour de lui, ses yeux avaient une expression d'abattement.
—Assez, Veldine, s'écria-t-il, comme s'il était ennuyé des sauts joyeux de l'animal, qui n'obéit pas et continua à caresser ses genoux d'une manière aussi folâtre, si bien qu'il ferma la porte en donnant un coup de pied à Veldine.
L'animal s'enfuit, la queue entre les jambes et en criant.
—Viens ici, Veldine, reprit le chasseur repentant. Et lui caressant la tête, il ajouta.
—Faut-il que tu souffres parce que ton maître a fait de mauvais rêves?
Il prit le chemin qui conduisait vers le village.
Si la jeunesse de Schoorl eût vu son Antoine le chasseur, car tout le monde l'appelait ainsi, se mettre en route d'aussi bonne heure, elle en aurait à peine cru ses yeux. Car jamais elle n'avait vu son œil aussi triste ni aussi baissé vers la terre; jamais son pas n'avait été si traînant ni si indifférent. Il était connu pour le caractère le plus gai du village, et soit qu'il fit accroire aux enfants et aux petits garçons curieux de merveilleuses bourdes de chasseur, soit qu'il laissât tomber dans le mouchoir de cou des jeunes filles de froids grains de plomb, soit qu'il amusât les vieux, près du rouet, par ses joyeuses saillies, tout cela semblait toujours venir du cœur, d'un cœur content, léger et sans souci. Et cependant Antoine le chasseur appartenait aux caractères chez lesquels la gaieté est moins une qualité qu'une puissance de l'âme, et sous le ruisseau limpide de sa bonne humeur, où rien ne semblait se refléter que la lumière et les fleurs, il y avait un fond de gravité et de mélancolie. Il n'était pas rare qu'il s'abandonnât à ce dernier sentiment dans la solitude, et il suffisait d'une bagatelle pour le mettre dans cette disposition d'esprit. Alors il était découragé et abattu. Il pensait, sans transition sensible, à sa mère et à son père, qu'il avait vus mourir, et aux petits arbres verts du cimetière; puis il ne voyait devant lui d'autre horizon que la misère et le besoin, jusqu'à ce que la présence des hommes le tirât de sa rêverie et qu'il redevînt le joyeux et facétieux Antoine le chasseur de toujours. La chasse était son plaisir et sa vie, et de la moitié de septembre au premier janvier, il s'en donnait à cœur joie. Chaque matin il se mettait en campagne avant le lever du soleil, avec le plus gai visage du monde; mais il lui venait de singulières pensées, à la longue, dans ces promenades solitaires, n'ayant autour de lui que sa fidèle chienne Veldine. Aujourd'hui il semblait avoir des préoccupations tristes pour sa tête et pour son cœur, car dès le début son allure était lente et abattue.
Cependant son visage se rasséréna tout à fait, quand il s'arrêta non loin d'une petite maison à demi cachée dans la verdure, à sa main droite. Il écoula à la fenêtre fermée. Un instant il parut hésiter; mais il se décida et frappa deux ou trois fois contre le vieux volet. Un bruit à l'intérieur, comme le déplacement d'une chaise, répondit au signal.
Il sourit.
—Ce sera elle! dit-il tout haut.