Il voulait secouer le souvenir du rêve terrible de la nuit précédente, et qui était la vraie cause de son abattement; mais la vue de la mer lui en rappelait des circonstances qu'il avait oubliées. Bientôt il se représenta à lui plus vivement que jamais.

Il se retrouvait, comme dans son sommeil, à la chasse avec les fils de l'ouvrière de Schoorl: ce n'était pas cependant dans la campagne de Schoorl, mais dans le bois de Bergen. Il portait un nouvel habit de chasse, avec des boutons d'or qui brillaient au soleil, et Jeannette avait planté une plume de faisan sur son bonnet. Tout à coup trois perdreaux s'envolent devant lui, mais il ne peut les avoir à portée; chaque fois ils s'abattent comme pour le narguer, et dès qu'il approche, ils poussent un cri, battent dès ailes et volent plus loin. Enfin, il voulut faire un effort pour les tirer à distance, mais son fusil rata et lui tomba des mains. Alors les trois perdreaux crièrent chacun trois fois, et l'un d'eux vola sur le bonnet du jeune homme où il se posa.—Puis-je tirer, jeune homme, dit-il. Antoine lui fit signe de la main que oui. Il visa et le perdreau tomba; mais lorsqu'il alla pour le ramasser il n'y avait plus ni perdreau, ni seigneur de Schoorl, mais la tête sanglante de Jeannette gisait par terre et le regardait avec des yeux mourants; et lorsqu'il l'eut contemplée longtemps, la mer s'avança jusqu'à eux, la tête se mit à se mouvoir sur les flots, alla en arrière et disparut, revint au-dessus de l'eau et disparut encore, jusqu'à ce qu'il s'éveillât. Son coq chantait; la lumière apparaissait par les fentes et les fenêtres. Il s'habilla pour la chasse.

Et maintenant qu'il a le regard longuement fixé sur la mer, la vision se répète, et la tête de Jeannette paraît au milieu des rides écumeuses éclairées par le soleil de la mer du Nord, et monte et descend avec les vagues.

Il détourna les yeux de la mer et s'étendit en avant sur la pente de la colline, les bras sous la tête. Bientôt il s'endormit et l'affreux spectacle se présenta de nouveau à son esprit; mais toute la mer devint rouge comme du sang, puis de petites flammes et des étincelles dansaient et tournoyaient tout autour. Soudain, deux coups de feu retentirent. Il s'éveilla. Veldine avait volé au bruit et descendait au galop la colline.

Un nuage bleu de fumée s'éleva majestueusement derrière la dune voisine, et une nombreuse compagnie de perdreaux passa effarouchée devant lui. Antoine rappela son chien et suivit les perdreaux des yeux. Ils s'abbattirent doucement de l'autre côté de la colline, puis partirent de nouveau avec le vent vers le midi. Un moment un homme parut au sommet de la dune et regarda où se trouvaient les perdreaux, mais ils s'étaient déjà abattus. Alors il chargea avec précaution son fusil, et Antoine le chasseur le vit fourrer dans sa carnassière une couple de jolis perdreaux, après les avoir, considérés un instant avec complaisance.

C'était Dirk Joosten, le seul homme dans tout Schoorl qui ne pût le souffrir et qu'il ne supportait pas davantage. Car Dirk Joosten unissait le métier de braconnier à celui de chasseur, et Antoine l'avait un jour surpris occupé, à une heure avancée de la nuit, à tendre des pièges pour les lièvres, passion qui a donné un mauvais renom aux habitants de Schoorl. Au reste, c'était un mauvais chasseur, et même avec l'aide du braconnage il ne rapportait pas, dans une saison de chasse, la moitié de ce que tuait le double Antoine, comme disait Krelis, ce qui l'ennuyait beaucoup.

Dès que Dirk aperçut Antoine le chasseur, il lui cria d'un ton demi-impératif:

—Où sont-ils allés, Antoine?

—Vous devez le savoir! dit celui-ci.

—Puis-je regarder par-dessus la montagne? grommela Dirk Joosten. Avez-vous quelque chose?