—Vous ne prendrez pas en mauvaise part que j'aille un instant à la bibliothèque, dit monsieur Kegge; voici mon heure: d'étude! Et il quitta la salle avec un bâillement très-peu contenu.

Madame s'installa sur le sopha dans une commode attitude, jeta sur sa tête un mouchoir de soie bariolée, et se prépara également à la sieste.

La jolie brunette et moi demeurâmes donc à peu près seuls dans le demi-jour du crépuscule qu'éclairaient seulement les flammes capricieuses d'un feu qui brûlait joyeusement. Elle s'assit dans l'embrasure d'une fenêtre et déclara qu'elle s'estimait heureuse d'avoir après dîner si agréable compagnie.

C'était charmant; mais je fis la remarque qu'une heure d'isolement à la tombée du soir a bien son prix.

Elle n'aimait pas l'isolement. Elle aimait une profusion de lumières, un entretien animé, une société nombreuse, et elle ajouta:

—Hélas! il n'y a absolument pas de conversation ici!

Je m'étonnai de ce fait phénoménal qu'une ville qui compte tant de milliers d'habitants n'eût pas la moindre conversation.

—Ah! répondit Henriette, il faut savoir que les gens sont ici terriblement froides; ce sont toutes coteries où l'on n'accueille personne. Il y a bien, à la vérité, assez de familles qui voudraient bien nous fréquenter, mais celles-là ne nous conviennent pas.

Je comprends parfaitement une semblable situation. Il y a dans chaque ville des familles qui ne sont pas orientées, qui ne s'accommodent ni du rang ni de la position qui leur convient; des familles sans relations qui haussent la tête devant le simple et bon bourgeois dont le père et le grand-père ont été comme lui simples et bons bourgeois, mais qui s'étonnent que les premiers cercles ne les reçoivent pas à bras ouverts. D'où vous vient cette prétention, mes chères gens? Faut-il donc, madame, parce que votre mari occupe un emploi qui l'élève au niveau de six ou sept grands seigneurs que compte la ville, que les six ou sept femmes de ces grands seigneurs oublient instantanément que votre naissance est bourgeoise, votre origine bourgeoise, votre ton bourgeois? Cela vous surprend-il, vous, femme d'un riche négociant, que les plus hauts cercles ne se soient pas rapprochés de vous, à mesure que votre mari en est venu par degrés à habiter une maison plus vaste, à mettre ses domestiques en livrée, à acheter un plus grand nombre de chevaux, voire même peut-être une seigneurie? Faut-il donc, mademoiselle, parce que votre père est revenu des Indes Orientales ou Occidentales avec quelques tonnes d'or, et éclipse le plus respectable patricien, le meilleur gentilhomme, par son fastueux étalage, faut-il que le respectable patricien, le gentilhomme d'illustre race tende à l'instant la main à tous les vôtres et désire vous voir la femme de son fils? Ne savez-vous donc pas que si ces cercles dans lesquels vous êtes si désireuse d'entrer s'ouvraient devant vous, vous seriez en proie à une anxiété continuelle; vous craindriez à tout instant quelque allusion à l'origine de votre père, quelque piquante méchanceté sur votre soudaine élévation sociale? Ne vaudrait-il pas mieux que vous vous résignassiez à rester dans la situation qui vous convient, qui en vaut une plus élevée et dans laquelle vous seriez honorée et considérée? Ne serait-il pas bien préférable que vous fussiez les premiers entre les bourgeois plutôt que les derniers dans le grand monde qui ne vous accueillerait que par tolérance? En vérité je comprends mieux la retenue de ce monde que votre ambition. Ces gens-là se tiennent parfaitement satisfaits de la fréquentation de leurs égaux; ils redoutent de faire des avances dont ils pourraient se repentir plus tard; les dames craignent d'avoir à rougir parfois de leurs nouvelles connaissances, si elles vous prenaient en amitié et que vous vinssiez; quelque jour à montrer que vous êtes des intruses, voire tout à fait déplacées dans une caste où vous seriez admises sans être initiées à ses secrets! et pour parler plus bref encore, elles ne voient pas au juste pourquoi elles vous recevraient dans leur société.—Mais vous-mêmes, vous qui vous dressez sans cesse sur la pointe des pieds pour voir à travers les fenêtres comment ces dames meublent leur maison, comment elles disposent leur table, comment elles dressent leurs domestiques, vous qui les provoquez et les défiez en vous évertuant à faire une toilette plus somptueuse que la leur, et qui étalez tour à tour l'imitation, la parodie, la charge de cette; toilette;—vous qui, tout en vous plaignant de l'orgueil peu chrétien des grandes dames qui ferment leur porte à une famille qui n'appartient pas à leur condition, fermez votre propre porte à double tour à des familles qui sont parfaitement de votre rang, je ne sais comment il se fait que vous n'ayez pas abjuré depuis longtemps cette folle ambition? Une poule vaut tout autant et peut-être mieux qu'un faisan, bien qu'elle n'appartienne pas à la catégorie des oiseaux à plumage doré. Si elle dédaigne la société des poules, ses compagnes, il ne lui reste qu'à aller s'installer seule sous quelque sapin, à s'y becqueter les plumes et à apprendre aux canards qui passent devant elle que sa cousine au dixième degré était une faisane. Mais les poules se trouvent si bien entre elles que, dans leur simplicité, elles s'estiment les unes les autres, elles admirent réciproquement leurs œufs, elles caquètent et gloussent ensemble que c'est plaisir à voir. Mais j'ai une autre comparaison à votre adresse. Vous ressemblez aux chauves-souris mal vues parmi les oiseaux et qui méprisent les souris, qui n'ont d'autre plaisir que de parader quelque peu à l'heure du crépuscule avec une espèce d'ailes qui vraiment leur vont aussi mal que si elles ne leur appartenaient pas.

Il me parut, à cette même heure crépusculaire, que la belle Henriette s'abandonnait aux tortures de cette misérable ambition. Je ne connaissais pas encore Madame; mais quant à Monsieur, tout brusque qu'il fût à l'endroit de ce qui était grand et haut, il m'avait beaucoup trop parlé de nobles et puissants seigneurs pour que je ne le soupçonnasse pas de porter à ceux-ci une secrète jalousie. Dans son orgueilleux aveu qu'il était un parvenu, il y avait peut-être autant de dépit que de sincérité.