—Vous n'avez pas peur des armes qui sont dans ce coin, n'est-ce pas? dit monsieur Kegge en désignant une couple d'arcs indiens et une douzaine de flèches empoisonnées, Dieu sait comme. Voici la sonnette, si vous avez besoin de quelque chose, sonnez à faire trembler la maison.

Nous nous rendîmes ensuite à la bibliothèque où flambait un feu gai et où se trouvait réuni un trésor de voyages pittoresques et d'œuvres appartenant à la littérature contemporaine, le tout relié de la façon la plus exquise.

—Venez ici quand vous vous ennuierez! Ce sopha est très-confortable. Ce tiroir renferme des gravures. La plus grande partie de ce que vous voyez ici a été acheté en Angleterre, et Henriette complète maintenant le collection. Je ne puis m'occuper toujours de ces babioles. Henriette a été en pension à Arnhem pendant deux ans... Mais au bout de ce temps nous sommes revenus dans le pays et l'avons reprise à la maison; elle était trop grande, et puis elle n'eût fait qu'embrouiller ses idées. Elle sait l'anglais, et quand on ne peut apprendre le français en deux ans, on n'en apprendra jamais. Ces longues années de pension, voyez-vous, sottises que tout cela! Je ne mettrai plus en pension aucun de mes enfants; ils ont à la maison des maîtres patentés; je ne veux voir chez moi ni gouverneurs, ni gouvernantes. Et quant aux filles, voyez-vous, ma femme ne comprend pas un mot de français, et cela ne l'a pas empêchée d'avoir onze enfants... Voyez-vous ce tigre empaillé? C'est moi qui l'ai tué dans ma plantation de sucre. Le coquin ôtait venu jusqu'à trois fois enlever un veau.

Nous allâmes plus loin et, en une demi heure, monsieur Kegge m'eut fait voir toutes les chambres de la maison, le jardin, l'écurie et la remise, le tout avec accompagnement de commentaires aussi prolixes, et de quoi il me parut de plus en plus évident que monsieur Jean-Adam Kegge était fort épris de sa richesse, de ses enfants et de lui-même. Il semblait parfaitement convaincu qu'il avait une fortune inépuisable et qu'il était un parfait bon garçon, dix fois meilleur que tous les nobles et puissants seigneurs possibles, et pleinement autorisé à se débarrasser de tous les soucis du monde et de toutes les convenances par son exclamation favorite: sottises que tout cela!

Quand nous eûmes tout visité, madame nous attendait dans la salle à manger. Henriette reparut avec une robe de soie bleue qui ne lui seyait pas tout à fait aussi bien que son négligé blanc. J'eus l'honneur d'être placé entre elle et madame sa mère. Monsieur était assis au-dessus de moi, et les enfants se rangèrent comme ils le trouvèrent bon. Près du couvert de l'ainé qui, à la vérité, avait déjà dix ans, se trouvait un carafon de vin aussi bien qu'auprès du mien. Au bout de la table se trouvait encore une chaise vide et quand nous fûmes tous assis, entra une petite femme maigre, plus brune encore que madame Kegge. Elle pouvait être âgée de soixante ans environ, comme le faisaient présumer quelques mèches de cheveux gris; elle ne portait pas de faux cheveux. Elle était vêtue de noir, sauf un mouchoir de soie des Indes d'un rouge vif, retenu par une épingle. Derrière elle marchait un beau chien aux formes allongées qui, dès qu'elle eut pris place, s'assit à côté de la chaise et posa la tête sur ses genoux, tandis qu'elle appuyait sur cette tête sa main brune. Il y avait quelque chose de saisissant dans cette apparition, bien que personne ne fit attention à celle qui entrait. On l'appelait grand'maman, mais je doutais parfois si ce nom ne lui était pas donné par plaisanterie. Elle-même parlait peu et d'une façon un peu décousue; mais je la vis une fois hocher la tête d'une manière très-significative quand monsieur Kegge raconta qu'il avait conclu le marché de la nouvelle voiture et que désormais elle serait conduite à l'église plus confortablement encore que par le passé.

—Allons, allons! s'écria-t-il, pas de hochements de tête! sottises que tout cela! Ce sera la plus belle voiture de la ville, et les plus nobles et puissants seigneurs... J'ai envie d'y faire peindre un écusson portant un Keg[5] d'or sur champ d'argent et surmonté d'une grande couronne de planteur formée de cannes à sucre et de fèves de café.

—Je n'y mettrais que les lettres J. A. K. dit la vieille dame sèchement; aussi bien pourriez-vous enjoliver ces lettres autant qu'il vous plairait.

Je ne vous décris pas le dîner avec ses mille sauces fortement épicées, sauce aux tomates et autres, cayenne, zoya, vinaigre aux herbes aromatiques, atjarbambou, pickles anglais, etc., et je n'essaierai pas davantage de vous donner une idée du vin de Porto de monsieur Kegge, vin qu'il réservait pour les circonstances tout à fait extraordinaires, mais qui était tellement hors ligne que monsieur Kegge déclarait devoir être réduit à une rixdale de Zélande si jamais vin pareil était bu ailleurs, sauf peut-être à la table du roi d'Angleterre. Madame mangeait beaucoup, et Henriette peu, mais on pense bien que cette dernière parlait infiniment plus; elle surveillait aussi la table et prenait soin que les plats fussent abordés dans l'ordre convenable, bien que son père prêchât de temps en temps contre ses dispositions et excusât en même temps sa faute par un: sottises que tout cela! Les levrettes de madame se tenaient très-tranquilles grâce au respect que leur inspirait le grand chien de la vieille dame, mais les enfants qui étaient élevés en liberté faisaient un effroyable tapage.

Après le repas, le domestique noir présenta le café et je dus goûter une liqueur écossaise qui me brûla le gosier comme du feu.

Dès la fin du dîner la vieille dame s'était levée et s'était retirée, suivie de son fidèle chien. Les enfants étaient demeurés dans la salle à manger où la petite Anna s'était emparée du pot de morelle[6] et, tandis que la société se séparait, s'en servait derechef à elle-même et à ses petits frères, et lorsque sa mère la priait d'une voix affectueuse de ne pas abuser de ce mets ... elle se bornait à répondre que c'était si bon.