—Dans sa chambre, répondit madame Kegge, elle s'habille pour le dîner.
—Ah! il faut aussi que les enfants viennent se montrer. On sonna, le domestique noir reçut ses ordres, et les enfants parurent.
Je vis entrer d'abord deux beaux garçons, l'un de neuf ans, l'autre de dix. La dureté de leurs yeux noirs trahissait la méchanceté et cependant, hélas! ils n'en étaient pas plus laids. Ils portaient des vestes de drap bleu garnies jusque sur les épaules d'innombrables boutons dorés, un col de batiste à larges plis et rabattu; ils n'avaient pas de cravate et étaient chaussés de souliers échancrés et de bas blancs. Vint ensuite une petite fille de sept ans dont les cheveux noirs tombaient sur son dos en longues tresses attachées par des rubans rouge de sang; puis un petit garçon de cinq ans vêtu d'une blouse en mérinos écossais de couleurs bigarrées; puis derechef une fille de deux ou trois ans dont les petits pieds nus étaient enfermés dans des bottines de couleur, et enfin, sur les bras d'une nourrice, un enfant qui n'avait sur le corps que la jaquette blanche que l'on voyait et la chemise blanche qu'on ne voyait pas.—Ne vous alarmez pas, tendres mères hollandaises, l'enfant avait un air de parfaite santé,—et tenait d'une main un hochet d'or et de l'autre une croûte de pain.
—Les voilà tous! s'écria le papa en prenant le plus petit des mains de la nourrice et en l'asseyant sur son épaule, ce qui fit que l'enfant se mit à rire aux éclats et à se trémousser en agitant ses petites jambes nues, tellement que c'était plaisir à voir.
—J'en ai eu onze, continua monsieur Kegge: William que vous avez connu; Henriette que vous venez de voir; après cela il y a toute une lacune; en premier lieu ma femme fit une fausse couche, puis elle mit au monde un enfant mort: le quatrième est mort d'une fièvre à l'âge de dix ans; viennent ensuite les gamins que voilà; voici Rob, et voilà Adam, qui porte mon prénom; ils sont tous deux plus polissons encore que leur père quand il avait leur âge; entre eux et cette fillette il y a encore un petit qui est mort empoisonné à un an et demi par une imbécile de négresse; cette fillette se nomme Anna; une jolie petite pièce, n'est-ce pas? et ce petit garçon se nomme Jean; n'est-il pas vrai, mon gros paysan? Voici Sophie, et la plus jeune s'appelle Ketty.
Après ce dénombrement de ses enfants, il leur donna à tous un verre de malaga et en fit même goûter à la petite Ketty, ce qui amena sur le visage de l'enfant une laide grimace qui réjouit beaucoup l'auteur de ses jours. La maman jouait avec les boucles de Rob, et Rob avec la queue d'Azor; Adam piquait doucement avec une épingle sa sœur Anna dans la nuque, après quoi il courut vers le kakatoès qui avait visiblement peur de lui. Jean et Sophie se prirent de dispute à propos de la levrette Mimi. Monsieur remit à la nourrice son plus jeune rejeton.
Voilà, nourrice! dit-il, et maintenant retournez à la chambre des enfants! En route, gamins! Amusez-vous bien!
Toute la troupe se précipita vers la porte en riant et criant, et disparut.
—Voulez-vous voir votre chambre à coucher, mon immortel ami? reprit monsieur Kegge qui paraissait avoir fait choix de cette qualification pour moi. Venez avec moi; vous pourrez voir en même temps la bibliothèque.
Il me conduisit à l'étage supérieur dans une chambre de derrière qui avait vue sur le jardin. Je n'avais jamais dormi au milieu d'un luxe pareil. J'y vis un lit d'ange, un canapé, une chaise longue par surcroît, une pendule, une psyché, un lavabo en bois des îles, plus que garni des moindres bagatelles relatives à la toilette.