Lorsqu'il fait une température semblable on a vraiment trop peu compassion des personnes obèses. Il est vrai que souvent, alors qu'avec du calme et de la tranquillité, on s'accommoderait encore de la température, elles vous accablent de chaleur en venant souffler et haleter à côté de vous et témoigner l'irrésistible tentation d'ôter leur cravate en vous regardant avec de gros yeux à fleur de tête; mais aussi, les pauvres créatures ont bien à souffrir! Gros hommes et grosses femmes de cet univers soit que, dans ces dernières années, vous ayez encore pu voir vos genoux et vos pieds, soit que vous ayez dû renoncer depuis longtemps à la douce satisfaction de contempler cette partie de vous-même, quel que soit en ce monde le nombre de ceux qui se raillent de votre embonpoint, de votre prestance, de votre corpulence,—dans la poitrine d'Hildebrand bat un cœur qui compatit à vos souffrances.
Parmi les personnes grasses de temps présent, M. Henri-Jean Bruis méritait sinon la première place, du moins un rang distingué. C'était un de ces privilégiés auxquels il n'arrive jamais de rencontrer une vieille connaissance sans subir dès l'abord cette apostrophe:—Que vous êtes devenu gros! Tandis que quiconque n'a pas eu le bonheur de les rencontrer depuis quinze jours, leur déclare «qu'ils sont encore devenus plus gros;»—un de ces bienheureux qui s'aperçoivent clairement à mille avertissements de leurs parents, de leurs amis, de leur médecin surtout, qu'ils vivent sous la forte présomption de mourir d'apoplexie, et qui, nonobstant cela, sont poussés parleur tempérament à faire, à manger et à boire tout ce qui leur est éminemment nuisible, tout ce qui doit augmenter leur corpulence, les échauffer et surexciter leur sang de toutes les façons possibles; un de ces bienheureux en un mot, qui, pendant l'été, ont trop chaud grâce à leur obésité, et qui, hiver et été, ont trop chaud grâce à leur susceptibilité, à leur vivacité d'humeur, à leur agitation continuelle.
Dans l'ardente après-dînée dont nous venons de donner une idée, vers cinq heures, M. Henri-Jean Bruis cheminait dans l'une des rues de la ville que je n'ai pas nommée, et cela beaucoup trop vite, en égard à la chaleur du jour et à son embonpoint. D'une main il tenait son chapeau, et de l'autre son mouchoir de poche en soie jaune et sa canne en bambou à pommeau rond d'ivoire, pommeau dont il se heurtait à tout instant le front dans la brusquerie de ses mouvements, en voulant se servir de son foulard. Derrière lui trottinait un petit gamin qui portait sur le bras le surtout et la valise du personnage. Ce gamin qui n'avait ni chapeau ni casquette, était vêtu d'une blouse bleue ornée d'une pièce noire à un coude, d'une pièce grise à l'autre, et dont le premier bouton en os noir se mariait à la quatrième boutonnière, tandis que le second, lequel était en cuivre jaune et tenait la place du quatrième, s'associait à la sixième boutonnière. Il avait le bonheur par cette torréfiante chaleur de ne pas porter de bas, ce que révélaient surabondamment ses pieds enfermés dans des sabots et diverses solutions de continuité de son pantalon.
—Eh bien, où est-ce, mon garçon, où est-ce donc? demanda monsieur Henri-Jean Bruis d'une voix impatiente.
—La première maison avec ces marches plates, répondit le gamin; la seconde porte après le charcutier, à côté de celle maison où il y a des espions[1].
—Bien, bien, bien, dit monsieur Bruis.
Le charcutier et les espions furent dépassés, et le gros homme se trouva sur le seuil du docteur Deluw, son camarade d'université, et qu'il n'avait pas revu depuis son mariage; car monsieur Bruis habitait une petite ville de la province d'Overyssel, où il était docteur en droit sans être avocat, époux sans être père, membre du conseil communal et négociant. Il avait pour le moment des affaires à Rotterdam et, malgré la chaleur excessive, avait fait un détour pour venir voir son ami le docteur Deluw et faire connaissance avec la femme et les enfants de celui-ci. Il tira précipitamment le cordon de la sonnette et prit son surtout sur le bras:
—Tiens, mon garçon, dit-il, je n'ai plus besoin de toi.
Le gamin s'éloigna et cela au pas de course, non pas précisément parce qu'il faisait chaud, mais parce qu'il avait reçu un meilleur pourboire qu'il ne s'y attendait, et qu'en outre son père ignorait cette bonne fortune. En un instant il eut disparu à l'extrémité de la rue et fut occupé, je le pense du moins, à se régaler d'un concombre au vinaigre, d'une mesure de pois frits[2], ou de quelque autre friandise de polissons des rues, pour lesquelles on ne saurait assez tôt inspirer de l'horreur aux enfants comme il faut.
Cependant la porte du docteur Deluw ne s'ouvrait pas et monsieur Bruis se vit forcé de tirer de nouveau le cordon. La sonnette retentit merveilleusement et prouva qu'elle était d'un métal éminemment sonore; mais monsieur Bruis s'aperçut qu'aucun bruit dans la maison de son ami ne répondait à son appel. Après s'être encore essuyé le front à plusieurs reprises et avoir frappé de sa canne sur les marches du seuil, il sonna pour la troisième fois et se mit, en attendant le résultat, à regarder dans le corridor, à travers deux étroits guichets treillissés à l'intérieur et placés aux côtés de la porte; mais il n'aperçut rien que le balancier d'une grande horloge peinte en vert, un guéridon sur lequel se trouvait l'ardoise de rigueur chez un médecin[3] et un parapluie de coton bleu. Il chercha ensuite à faire pénétrer son regard entre les petits rideaux des chambres latérales, tâche que rendaient difficile les franges des grands rideaux. Toutefois il vit distinctement dans l'une des chambres un encrier avec deux longues plumes sur une table, et dans l'autre un portrait d'homme. Mais ni l'horloge, ni le guéridon, ni l'encrier, ni le portrait d'homme ne pouvaient ouvrir la porte à monsieur Bruis.