On lui répondit qu'il devait, à une certaine distance, traverser le canal, puis suivre une allée, ensuite prendre à droite jusqu'à ce qu'il fût arrivé à un poteau blanc, puis prendre à gauche et derechef à droite, moyennant quoi il se trouverait dans l'allée de maître Joris.
—Et la campagne du docteur Deluw?
—Je n'en ai jamais entendu parler, dit Je commis, mais il y a là une quantité de jardins... Comment se nomme-t-elle?
—Veldzicht.
—Veldzicht? dit le commis qui désirait se débarrasser de monsieur Bruis parce qu'il croyait remarquer à la plume de sa ligne qu'une proie mordait à l'hameçon, non, monsieur, je ne connais pas cela.
Monsieur Bruis se remit en route. Le canal le rendit un peu à lui-même, car il était bordé des deux côtés de grands arbres; mais cette jouissance fut bientôt, à bout, attendu que la ville, dans un moment de pénurie d'argent et à l'occasion d'une illumination pour la fête du roi, avait fait abattre une grande partie des arbres qui se trouvaient remplacés, sous le nom de jeune plantation, par une rangée de maigres rejetons tout desséchés. Il était de nouveau aux abois lorsqu'il aperçut entre deux palissades noires une étroite allée qu'il crut devoir suivre. Cette allée était déserte. Il ne s'y trouvait rien que les palissades, au-dessus desquelles s'élevaient des arbres, rien que des portes de jardins ornées d'inscriptions et de numéros. Un seul moineau y sautillait. Monsieur Bruis poursuivit son chemin, son chapeau dans une main, sa canne et son mouchoir de poche dans l'autre, absolument comme dans les rues de la ville, sauf la légère obliquité de son allure, ce qui tenait à l'ardent désir qu'il avait de prendre à droite selon les indications du commis. Mais l'occasion de faire cette conversion ne se présentait pas et monsieur Bruis se trouva enfin devant une flaque d'eau passablement large et à côté d'un tas d'immondices émaillé de trognons de choux, de feuilles de salade, de tessons de pots, de bouquets fanés et sur lequel des champignons, croissant au milieu de la corruption, répandaient dans l'air leur nauséabonde odeur.
Il était évident que monsieur Bruis avait fait fausse route, et quelque désagréable que fût le tas de fumier, le voisinage de l'eau lui fit tant de plaisir qu'il résolut de se reposer un instant avant de retourner sur ses pas. Dans ce but il se rapprocha autant que possible du bord du canal et tout en s'éventant avec son mouchoir et en cherchant de bonnes raisons pour apaiser son impatience, il parvint à se calmer un peu. En regardant de tous côtés le long des rives, il aperçut, à sa main gauche et à une certaine distance, un pavillon carré peint en vert clair et dans lequel se trouvaient quelques personnes. Bien qu'il lui fût impossible de distinguer ces personnes, il eut comme une subite révélation et se dit que ce devait être là le Veldzicht de son ami le docteur; que ce pavillon pût à juste titre porter ce nom, c'est ce que prouvait la vue étendue qui se déployait au delà de l'eau. A droite et à gauche c'étaient d'immenses prairies qui couraient jusqu'à la ligne bleuâtre de l'horizon; partout ce n'était que pâturages verdoyants, jaunissants, inondés de soleil.
Monsieur Bruis reprit le bâton du voyageur, remonta l'allée qu'il venait de suivre et regagna le bord du canal; bientôt une nouvelle allée s'offrit à lui, mais cette fois il jugea à propos de l'explorer à distance avant de s'y engager. Il vit qu'il aurait bientôt occasion de prendre à droite, et, ceci fait, il atteignit bientôt aussi le poteau blanc signalé. Il prit alors à gauche, puis encore à droite et jugea, selon toute apparence, qu'il se trouvait dans l'allée de maître Moris.
Sur la porte d'un jardin se trouvait un petit enfant vêtu d'une jaquette noire, d'un bonnet noir garni de dentelle noire, ayant la face tout aussi noire, et s'amusant avec une citrouille et des pelures de pommes de terre.
—Est-ce ici l'allée de maître Moris, mon cher enfant? demanda monsieur Bruis.