Le lendemain, je m'éveillai à sept heures et,—en ouvrant les rideaux de serge verte de mon lit, pour voir quel temps il faisait,—quel fut mon étonnement de voir que Pierre,—nous couchions dans la même chambre,—s'était déjà mis dans la position perpendiculaire, et, les lunettes sur le nez, était gravement occupé à mettra une belle paire de bas, auxquels sa mère avait soigneusement refait des talons, le soir précédent.
Le père Stastok était un homme réglé comme une horloge; il se levait, en conséquence à six heures, afin d'être prêt à déjeuner à sept et demie, et, comme il n'avait absolument rien à faire, il passait le temps intermédiaire à fumer des pipes. Il est remarquable, que moins on a d'occupation, plus on s'inquiète minutieusement du temps. Si l'on eût posé au bon vieux Pierre Stastok la difficile question d'assigner le siège de la volonté, il aurait dû,—s'il eût eu assez de présence d'esprit pour cela,—poser l'index à deux pouces de distance de son estomac, et désigner par ce mouvement sur cette partie de son abdomen, ce qu'il appelait sa montre d'or. Et vraiment, s'il me fallait être régi par une montre d'or, je voudrais l'être par une pareille; car c'était une bonne, grosse, épaisse et large montre, à double caisse, et comme chaque matin, au coup de neuf heures, elle était mise d'accord avec l'horloge du clocher, elle allait, en général, parfaitement bien.
Je trouvai mon oncle dans la chambre de devant qui, par parenthèse, ne me parut pas un sanctuaire tel que je me l'étais imaginé; j'y trouvai, dis-je, mon oncle, justement au sortir des mains de son barbier. Il avait encore sur sa tête chauve son bonnet de nuit, vu qu'il avait coutume de ne jamais échanger celui-ci contre sa perruque avant onze heures.
—Un beau petit temps, neveu Hildebrand, me cria-t-il, un beau petit temps, bien que je le dise moi-même!
Ma tante, qui était déjà occupée à tricoter, ôta ses lunettes, par suite d'une habitude très-commune, pour considérer ma robe de chambre, et après s'être écriée: Seigneur mon temps! ces choses-là sont-elles redevenues à la mode (c'était en 1836); elle se mit à énumérer toutes les robes de chambre avec écharpe que son père et son mari avaient portées au siècle précédent et qui, selon son affirmation, se trouvaient encore en haut dans une armoire.
Mon oncle trouva ce vêtement beaucoup trop commode pour un jeune homme; et, aux yeux de Pierre, je ressemblais si parfaitement aux plus grands farauds de l'université d'Utrecht qu'il commença à me prendre pour un libertin fieffé.
Mon oncle ouvrit la Bible et lut. Respectable coutume! Pourquoi est-elle si exclusivement restreinte aux familles bourgeoises, et pourquoi, dans ces familles mêmes, tombe-t-elle de plus en plus en désuétude? Mon oncle ne lisait ni avec éloquence, ni avec charme, ni même bien à certains passages,—mais c'était édifiant, car il lisait la Bible; c'était bien, car il lisait simplement; c'était beau, car on voyait qu'il avait la foi. Il lisait le dixième chapitre de saint Luc, et je fus particulièrement frappé du vingt-unième verset, sortant de cette bouche, et dans ce milieu: «Je vous remercie, ô Père, Seigneur du ciel et de la terre, de ce que vous avez caché ces choses aux sages et aux savants de la terre, et les avez révélées aux petits enfants.»
Après le déjeuner, Pierre alla travailler à son examen, ce qui consistait à fabriquer de très-grands tableaux des Institutes, tableaux écrits avec de l'encre rouge, bleue et noire; je l'accompagnai dans sa chambre, où je m'occupai à feuilleter quelques volumes jusqu'à l'heure du café.
L'instant était venu ou mon cousin devait me montrer à la ville et me montrer la ville. Nous sortîmes ensemble, et comme il avait une canne, je laissai la mienne à la maison. Nous visitâmes en premier lieu le Gracht, puis la halle aux blés, ensuite deux églises, dans lesquelles se trouvaient des mausolées et des sacristains avides de pourboire; comme aussi dans l'une d'elles, il y avait un orgue qui était, dit-on, le plus beau du monde, après celui de Harlem, honneur que j'avais entendu attribuer à Gouda, à l'orgue de Gouda, à Leyde à celui de Leyde, à Alkmaar à celui d'Alkmaar, à Zwoll à celui de Zwoll, et qu'à D...., j'entendais derechef décerner à celui de D...., si bien que ce serait l'affaire de la quatrième classe de l'Institut royal des Pays-Bas d'ouvrir un concours sur la question. Nous montâmes même, au péril de la vie, sur la tour de l'une des églises, où nous fîmes la remarque qu'il y faisait du vent et qu'il y avait beaucoup de prairies, beaucoup d'eau et beaucoup de moulins autour de la ville. Sur quoi nous nous rendîmes à l'hôtel-de-ville, et trouvâmes que nos aïeux peignaient encore mieux et avaient encore meilleure mine que nous; j'eus en même temps l'occasion d'admirer la martiale tournure des sergents de ville de D.... Dans son zèle à me faire voir tout, Pierre me mena même à la boucherie, sur le marché aux poissons, et enfin devant une mare à canards carrée, qu'il appela le port. Tout en allant, il s'informait avec insistance du nombre de cours que les juristes[1] avaient par jour à Leyde, si l'on s'amusait bien aux thés de tel professeur, comme aussi combien de cours le susdit professeur donnait en hollandais; ensuite si le professeur un tel dictait, si tout le monde pouvait obtenir un testimonium[2] de tel autre; si tel encore donnait des cours d'amateurs, et si j'avais vu Smallenburg[3]. En échange de mes renseignements, il me donna les siens sur les professeurs en droit d'Utrecht, avec une loyauté digne d'une meilleure cause. Il ne cacha pas le légitime orgueil avec lequel Utrecht possède le professeur Van Heusde[4], ni la difficulté qu'il y a à subir en latin un examen de mathématiques; et lorsque, pour varier, j'amenais la conversation sur des sujets moins graves, il me révéla que lui, Pierre Stastok, sans cependant nourrir de passion pour ces jeux, jouait de temps en temps aux dominos, voire même au billard. Comme nous étions justement devant un café, je l'invitai à se mesurer avec moi dans ce dernier art.
Pierre Stastok n'eut ni le courage ni la prévenance de m'offrir quelque chose, c'est pourquoi je commandai un verre d'amer pour moi, tandis qu'il en faisait autant de son côté. En ce moment, l'horloge placée au-dessus du buffet sonna deux heures, et je vis, de l'autre côté de la rue, passer la diligence qui devait mettre mon oncle en état de suivre notre exemple.