[IV]
Le bonhomme de l'hospice raconte son histoire.
J'avais passé trois jours dans la famille Stastok, et sur ce temps Keesjen et moi étions devenus grands amis; deux ou trois fois il m'avait accompagné en ville pour me montrer le chemin lorsque j'avais des courses à faire, et, comme il était bavard ainsi que beaucoup de vieilles gens et que de mon côté je partage parfois ce défaut avec ces vieilles gens, nous avions souvent jasé ensemble tout à notre aise. Keesjen était un simple, brave, excellent petit homme. Il avait une légère souvenance de son père qui était fabricant de brosses et portait de grandes boucles d'argent sur ses souliers. En dehors des boucles il ne se rappelait de lui que sa mort et comment il avait suivi le convoi avec un grand pleureur[1] et avec une longue cravate blanche; comment, lorsqu'il revint à la maison, le miroir était couvert d'une voile noir; comment, en cette circonstance, il avait pu manger autant de petits pains chapelés qu'il l'avait voulu; et comment il s'était trouvé là une tante, longue et maigre, qui avait bu tant de vin blanc qu'un gros oncle lui avait dit: vous n'en aurez plus! Il n'avait jamais connu sa mère. Le gros oncle l'avait conduit à la maison des orphelins; il y avait appris à épeler et on l'avait mis ensuite en apprentissage chez un charpentier; mais il était de constitution trop faible pour ce métier, c'est pourquoi on l'avait placé chez un apothicaire avec la mission de rincer et de boucher les fioles, carrière qui n'est pas précisément riche en brillantes perspectives. Il y avait servi pendant quinze ans. Mais comme il ne savait lire que très-imparfaitement et que souvent il avait à porter à la fois deux bouteilles d'une demi pinte chacune, trois biberons, un emplâtre, un pot de sirop et un paquet de poudre, il lui était arrivé à la fin de remettre une infusion de salep chez quelqu'un qui souffrait d'une obstruction et par contre de la poudre de jalap chez une dame qui avait la diarrhée; cette méprise l'avait fait renvoyer comme n'étant pas suffisamment lettré. Depuis lors, il avait été saute-ruisseau dans un bureau, puis domestique de maison chez différentes personnes dont les unes étaient mortes et les autres ruinées, et comme, lors du grand emménagement, il s'était trouvé trop vieux pour être envoyé à Frederiksoord[2], la maison des Orphelins l'avait enfin cédé à l'hospice des vieillards. Au moment dont nous parlons, mon oncle et deux ou trois personnes de la même condition, l'employaient pour graisser les souliers, battre les habits, porter le journal, et, pour tout dire en un mot, à faire les commissions de peu d'importance. Ce qui, de l'avis de mon oncle, avait le plus entravé la carrière du brave homme, c'était son excessive simplicité et une timidité qui ne lui cédait en rien.
Outre la chambre de derrière éclairée par le haut qui s'étendait derrière la maison du voisin et à la suite de laquelle se trouvait la cuisine, il y avait, dans la maison de Pierre Stastok Senior, une autre chambre de derrière dans laquelle je compte vous introduire plus tard et que, attendu le petit jardin sur lequel elle avait vue, on avait baptisée, non sans à-propos, du nom de chambre du jardin. Quand on franchissait la porte de cette place on rencontrait d'abord un trottoir de klinkers jaunes[3] de trois pas environ de largeur, et après avoir franchi une marche élevée de klinkers bleus, marche sur les bords de laquelle se trouvaient trois décrottoirs, on se trouvait tout à coup dans le petit Elysée de ma tante. On y voyait un grand pommier sur lequel verdissaient parfois plus d'une douzaine de reinettes, différents parcs de rosiers autour desquels devaient fleurir au printemps une ceinture de crocus jaunes, plusieurs seringats, deux soleils, un cerisier à fleurs doubles et, contre les murs, d'un côté une vigne et de l'autre un mûrier. Les sentiers étaient bordés non pas de gazons mais de pâquerettes rouges et blanches. En ce temps là, il y avait plusieurs pots d'asters et deux ou trois dahlias en fleurs. Au fond du jardinet se trouvait un petit berceau peint en vert et garni de quinte-feuille, de chèvrefeuille, de chenilles et d'araignées. A ce berceau attenait la fabrique contre laquelle était adossée, vis-à-vis du berceau et comme pendant de celui-ci, une maisonnette avec une petite plate-forme où Keesjen venait s'acquitter de ses travaux domestiques, et qu'entourait un petit treillis.
J'allai, le samedi matin après le déjeuner, chercher sous ce berceau, le tiède soleil d'automne; j'avais un livre sous le bras; on saura tout à l'heure pourquoi je ne l'ouvris pas.
J'avais à peine épousseté avec mon mouchoir de poche le banc du berceau, et, assis à mon aise et l'œil fixé sur la maisonnette, la plate-forme et le treillis, je me complaisais à l'idée que tout était si bien mis en couleur chez mon oncle et ma tante, lorsque la porte de la maison s'ouvrit et Keesjen parut. Comme il lui fallait traverser tout le jardin pour se rendre au lieu de sa destination et que près de soixante et dix années pesaient sur ses épaules, j'eus tout le temps de m'apercevoir qu'il lui manquait quelque chose. Il faillit d'abord trébucher contre la marche du trottoir, marche dont il ne semblait pas soupçonner l'existence, bien que, depuis nombre d'années, il dût la franchir tous les jours au matin, à neuf heures et demie précises. Il laissait traîner dans le sable la redingote des dimanches de mon oncle qu'il portait sur le bras, et, avant qu'il eût dépassé le pommier, il avait laissé tomber deux fois la brosse qu'il tenait à la main. Lorsqu'il fut près de moi, je vis que ses joues étaient pâles et avachies sous sa barbe assez mal faite; l'ensemble de ses traits portait un cachet de tristesse; ses yeux étaient ternes et quand il passa près de moi il ne me dit pas comme d'habitude:—Voilà un beau petit temps, monsieur Hildebrand! mais il ôta silencieusement son chapeau et gagna d'un pas mal assuré la plate-forme. Parvenu-là, il ôta son habit avec un profond soupir et, ne gardant qu'un étroit gilet noir à manches, il me laissa voir les formes anguleuses de son buste maigre et voûté. Il ne toucha pas à la boîte à tabac de fer-blanc rougi qui sortait à demi d'une des poches de son gilet, et, poussant de nouveau un profond soupir, il suspendit à un clou la redingote de mon oncle. Il empoigna la brosse, en soupirant plus profondément encore, démeura quelques instants songeur en frottant l'étoffe à rebrousse poil; et se mit enfin à brosser la redingote, en commençant par les pans.
—Qu'y a-t-il, Keesjen? les choses fie vont-elles pas bien? lui criai-je.
Keesjen brossait toujours. Il était un peu sourd.
Quand on doit répéter une phrase qu'on a dite avec quelque émotion, il est tout à fait impossible de le faire dans les mêmes termes. Je me levai, me rapprochai d'un pas et dis en élevant un peu la voix:
—Qu'avez-vous, Kees?