Mais ce qui, non-seulement en ce moment mais en tout temps, fait le plus splendide ornement du salon d'apparat, c'est, au-dessus d'un haut lambris peint en gris et doré sur les bords, la magnifique tapisserie oh l'on voit d'agréables paysages montagneux, avec des soleils levants et couchants, des chemins sablonneux et creusés de profondes ornières, et des pièces d'eau avec des roseaux et des cygnes: peuplés en outre de femmes portant sur leur dos des bottes d'où sort une botte de paille, d'hommes assis au bord de l'eau et prenant un poisson au bout d'une longue ligne; d'enfants tête nue et pieds nus, couchés sur l'herbe à côté d'une chèvre; de voyageurs montés sur des chevaux bruns qui vous tournent le clos pour montrer leur valise, et d'autres sur des chevaux blancs, qui tiennent toute droite une line cravache; de promeneurs avec d'énormes cannes et des chapeaux à... Qu'allais je dire? Oui, ils avaient eu des chapeaux à trois cornes, mais ce temps là était passé. Une couple d'années auparavant la chambre avait été restaurée et monsieur Pierre Stastok Senior, quelqu'arriéré qu'il fût sous bien des rapports, avait cru devoir donner, à cette occasion, une preuve qu'il avait marché avec son siècle. Il avait fait moderniser tous les costumes. Sur son ordre, un ingénieux peintre avait changé tous les chapeaux d'après le plus nouveau modèle reçu par le chapelier, et tous les promeneurs avaient reçu des pantalons bruns, jaunes, rayés, à sous-pieds et faits d'après la dernière coupe. Toutes les perruques avaient été proscrites. Les dames qui, jusqu'alors, avaient exhibé les preuves évidentes que nos grand'mères étaient beaucoup plus décolletées à la promenade que nos sœurs au bal, les dames avaient reçu des robes montantes, de larges manches et de longues tailles; et même les cheveux des enfants à demi nus avaient été coupés au nom de la civilisation.
Il est vrai que cette modernisation laissait encore beaucoup à désirer sous plusieurs rapports, et surtout quant aux cannes, aux parapluies et aux parasols qui avaient gardé leur première forme; en revanche tous leurs éventails étaient changés en bouquets et sous ce point de vue du moins il n'y avait pas le moindre anachronisme.
Lorsque mon oncle et ma tante eurent ainsi fait sagement mettre tout en ordre, ils crurent avoir rempli leur devoir et avoir fait au Moloch du dix-neuvième siècle un sacrifice assez grand pour qu'il leur fût permis, quant à leur personne, de braver et renier ce siècle d'une foule de manières; car, à dire vrai, les messieurs et les dames de la tapisserie étaient de beaucoup en avance sur monsieur et madame Stastok, et comme ceux-ci, le soir dont nous parlons, ont revêtu leur plus belle toilette, d'abord parce que c'est dimanche et, d'autre part, parce qu'ils attendent du monde, je veux profiter de cette occasion pour vous donner la description jusqu'ici différée de leur personne et de leurs allures.
Il règne encore un silence de mort dans la chambre du jardin, cette même chambre du jardin, dirait un orateur, où retentira tout à l'heure le bruyant caquetage dune joyeuse société. Je n'entends rien que le chant familier de l'eau qui siffle dans le tuyau de la bouilloire, et le ronron d'un chat angora qui est couché devant le foyer et s'étonne d'y voir du feu à une époque si peu avancée de l'année. Je ne sens rien que la bouilloire qui n'a pas encore été employée assez souvent pour ne pas exhaler une mauvaise odeur; et en dehors du chat précité, je ne vois personne autre que mon digne oncle qui, le dos tourné au feu et les mains, sur le dos, est éclairé par les quatre bougies qui surmontent les lustres d'or de la cheminée, et dont l'image se réfléchit dans le miroir qui lui fait face. Excellent moment pour faire son portrait! Mon oncle bien qu'il soit dans la soixantaine est encore pour cet âge ce qu'on appelle un solide gaillard. Il n'a pas la tête grise, vu qu'il porte une perruque brune qui lui recouvre les oreilles et à travers laquelle, par conséquent, il lui faut entendre; son visage est rond, vermeil; il n'a absolument pas de favoris; son œil brun ne manque pas d'expression et il a un double menton. Il n'est pas grand de taille, et n'a, pour lui rendre toute justice, d'autre défaut corporel que ses faux cols démesurément hauts. A cause de la fête du jour, la dimension ordinaire de ceux-ci est encore doublée, si bien qu'ils incommodent quelque peu les extrémités mêmes de ses oreilles. Il porte au reste une cravate blanche, une chemise à jabots, un large habit noir qui, vu de derrière, a quelque chose d'une redingote, et, encore toujours, une culotte courte, de sorte qu'on a l'occasion de voir ses mollets bien faits et enfermés dans de fins bas de filoselle. En ce moment entre ma tante qui parachève la toilette de mon oncle en lui présentant un grand et beau mouchoir de poche en toile blanche et à larges ourlets. Vous avez remarqué dès longtemps qu'elle porte un bonnet plissé. Elle a mis, ce soir, son plus beau qui est orné d'un ruban dentelé de satin blanc,—je me souviens que je donnais des rubans pareils à ma grand'mère, le jour de son anniversaire!—Elle a les cheveux poudrés, et il vient un peu de blanc égalisé avec une fine lame, sur son front; cela sied parfaitement à sa physionomie ouverte et bonne et aux agréables fossettes qui se creusent dans ses joues quand elle parle. Elle porte au cou un gentil collier de perles avec une nacelle en pierreries, et un fichu montant à petits plis en toile de Cambrai qui s'encadre dans sa robe de soie chatoyante à large corsage.
Laissons-la, un peu fatiguée de tous les préparatifs, s'installer pour préparer le thé; et jetons les yeux sur Pierre qui fait justement son entrée. Lui aussi, comme disent les marins, est sous son plus beau gréement. Il est, je dois l'avouer, tout à fait vêtu à la mode; il porte un pantalon noir à sous-pieds, un gilet de satin noir, un habit bleu à boutons brillants, et cependant il a l'air affreusement arriéré. C'est que le pantalon est si court et les sous-pieds sont si longs, le gilet est si largement échancré et si ample de la taille, l'habit est si étroit du collet et si large du dos; et puis pourquoi s'obstine-t-il à vouloir se distinguer par une cravate de soie brune au lieu d'en porter une noire comme tous les gens comme il faut.
L'oncle consulte une fois ou deux sa montre pour faire la remarque que la société se fait terriblement attendre. Soit dit en passant, là gît l'unique raison pour laquelle Pierre Stastok Senior n'a jamais voulu être diacre ou ancien de l'église, parce qu'en cette qualité il serait contraint d'aller à son tour à l'église avec des ministres qui ne sont pas des gens ponctuels comme lui.
Bientôt cependant un modeste coup de sonnette annonce l'arrivée du premier venu des invités. Nous les laisserons, lui et les autres, se débarrasser de leurs surtouts et de leurs manteaux et les déposer entre les mains de Keesjen qui, ce soir-là, a obtenu une permission particulière de rentrer plus tard à l'hospice; nous les laisserons ensuite bourrer leurs pipes, et complimenter les hôtes sur les peines qu'ils se sont données; puis jaser pendant une petite heure sur le temps, sur le froid qu'il fait dans l'église, sur la supériorité d'un foyer ouvert sur un poêle fermé, sur l'état des fonds, sur l'ouvrage des dames, sur la dernière vente de maisons, et sur le dernier plan du conseil communal au sujet d'un pont à jeter sur un cours d'eau, pont dont la nécessité est reconnue depuis dix ans déjà; nous vous introduirons ensuite au milieu dû la société et nous vous ferons voir chacun de ses membres dans toute sa splendeur. En attendant vous pouvez vous-même bourrer une nouvelle pipe.
L'homme que vous voyez auprès du foyer, engagé avec mon oncle dans une conversation animée sur les avantages importants que possédait l'institution des corps de métiers, tels qu'ils existaient autrefois, sur celle des patentes introduite sous le ministère Gogel, cet homme est une vieille connaissance et nul autre que l'homme à l'argent de la diligence. Toutefois il est aussi peu orfèvre que le piqueur était commissaire de police. J'ai été malheureux dans mes présomptueuses divinations. C'est tout bonnement le plus ancien commis du secrétariat de la ville de D.... appartient à cette race de gens qui étudient jour et nuit Wagenaar et les continuations de Wagenaar, de même que les ouvrages de Lefrancq van Berkhey, et le recueil de proverbes hollandais de Tuinmans, et dont les lectures ultérieures consistent en une incroyable quantité de sermons et de voyages autour du monde. Il sait frapper avec dignité sur sa tabatière et dire comment s'appelaient les mouchettes au temps où l'on ne mouchait pas encore les chandelles et à quel prix on pouvait louer une maison en une année dont il a vu un compte dans les poudreux papiers du secrétariat. Il jouit d'une grande autorité comme juge du talent de tous les prédicateurs, et, au total, quand il se présente dans la famille quelque question obscure, on l'adresse à monsieur Van Naslaan qui a énormément lu. Il faut dire que dans ces dernières années la pédanterie du jeune Pierre a notablement nui à l'autorité de ce personnage, surtout parce que l'étudiant comprend le latin qui assure tous les privilèges.
Pierre et moi sommes accaparés par un monsieur long et maigre, d'une bonne trentaine d'années, dont la tête commence à devenir chauve, et qui est enfermé dans une longue redingote boutonnée; ce monsieur s'appelle Dorbeen et a la réputation de dire très-sérieusement des choses comiques. Il nous interroge sur des farces d'étudiants qui depuis l'érection des universités ont dû arriver chaque année dans toutes les universités, qu'il a entendues dans sa jeunesse, qui ont été racontées à Pierre et à moi comme étant arrivées à nos prédécesseurs immédiats à l'université, et qui vraisemblablement n'ont jamais eu et n'auront jamais lieu. Quand il en a cité une très-plaisante, il demande sur-le-champ une baleine et la passe à travers sa pipe avec une figure si longue et si grave qu'elle prouve effectivement combien il est sérieusement comique. Pierre s'est éloigné au beau milieu de ses récits, fume en désespéré, sourit en ricanant à la lin de chaque histoire, et quand sa pipe est à bout en bourre une nouvelle. Le désir de faire plus ample connaissance avec les dames me met sur des charbons ardents.
—Ces messieurs préféreront sans doute en rester au vin? dit ma bonne tante en se retournant avec affabilité et en soulevant une véritable chaudière de fer-blanc. Mais Pierre prendra peut-être bien une tasse de slemp[1]?