—J'en ferai autant, ma chère tante! dis-je en allant à elle pour alléger un peu le vaste récipient qu'il lui était impossible de lever. Savez-vous pour qui je remplis les tasses?
Ce fut d'abord pour une honorable dame qui, comme ma tante, était occupée à tricoter, mais qui cependant était mise plus à la mode qu'elle, et qui était la légitime épouse du commis, bien qu'elle fût plus jeune que celui-ci de plusieurs années; ensuite pour une sœur du mari de cette dame, laquelle sœur avait une quarantaine d'années, des yeux de veau, et demeurait chez elle avec le privilège de faire la lessive, de raccommoder les bas, de remonter les chapeaux et d'achever à user les robes de sa belle-sœur; puis encore pour la fille de la dame en question, Koosjen[2], jeune personne d'environ dix-sept ans qui, avec ses cheveux bruns bien nattés et sa robe rose, était charmante, enfin, sans compter ma tante et moi, pour la très-fashionable épouse du courtier, laquelle était la seule mevrouw[3] de la société, portait un énorme bonnet garni de rubans couleur de feu, et une boucle d'or non moins énorme à la ceinture.
Madame Van Naslaan était une dame très-avisée, qui faisait des découvertes pleines de sens. Elle trouvait, par exemple, qu'un courant d'air froid est plus désagréable qu'un air simplement refroidi; elle trouvait encore que, par une chaude journée, un peu de vent soulage toujours; elle avait fait la remarque que, lorsqu'on perd beaucoup, on a la consolation qu'il vous reste quelque chose; elle avait découvert que, lorsqu'on avait l'habitude d'une chose, on la supportait plus facilement que lorsqu'on n'y était nullement accoutumé; elle en était même arrivée, grâce à des investigations assidues et approfondies dans le domaine de la psychologie, à apercevoir une différence essentielle entre gens et gens, et à pouvoir affirmer avec fondement qu'une personne n'était pas l'autre, et une foule de choses sensées du même ordre qui lui donnaient une grande réputation d'habileté et d'expérience parmi les femmes de sa connaissance; et comme elle disait de l'affaire la plus simple qu'elle cachait plus qu'elle ne laissait voir, et comparait spirituellement toutes choses aux souris qui doivent avoir une queue, on estimait avec raison qu'elle devait avoir plus de perspicacité que les autres. Madame Dorbeen, par contre, était une bavarde, fière de sa qualité mevrouw, de son bonnet et de son mari; j'avais entendu parler d'elle comme d'une personne disant très-joliment les vers, ce qu'il me fut facile de croire, vu qu'elle grasseyait et avait des yeux bruns qui roulaient continuellement dans l'orbite.
La belle-sœur de madame Van Naslaan se nommait Mietjen et n'était absolument rien autre qu'une bonne personne.
A l'exception de celle-ci qui ne disait rien, et de la charmante jeune tille de dix-sept ans qui parlait très-peu, les trois dames bavardaient pour ainsi dire toutes à la fois, et les messieurs, assis autour du foyer, faisaient la contre-partie. Donnons-en un échantillon.
—Ecoutez, ma bonne madame Stastok, dit madame Van Naslaan, en déposant son tricot, et en appuyant l'index sur la main de ma tante; écoutez, ma chère madame Stastok, vous n'avez pas besoin de m'en rien dire; je sais (ici, elle cligna les yeux d'une intéressante façon), je sais tout cela parfaitement; je connais ces gens-là; de part en part, et dès que j'ai appris que Keetjen[4] avait cela en tête, j'ai su comment l'affaire était emmanchée...
Sur ce, elle reprit sou tricot, et compta les mailles du tour commencé...
—Oui, Koosjen, disait madame Dorbeen avec volubilité, en se penchant pour parler devant Mietjen Van Naslaan, et en éblouissant tellement celle-ci avec ses rubans rouges que la bonne âme déclara le lendemain en avoir en mal aux yeux; oui Koosjen, vous ne pouvez vous imaginer combien Dorbeen a de besogne; cela ne finit pas du matin au soir. Ce matin, monsieur Van der Helm, (il faut savoir que c'était le plus grand monsieur de la ville, et que Dorbeen gérait ses affaires) ce matin monsieur Van der Helm est encore venu le voir dès avant le déjeuner; il allait à la chasse, et voulait parler à Dorbeen avant de partir; heureusement qu'il est très-familier chez nous, et que peu importait que Dorbeen ne fût pas habillé, et c'est comme cela tous les jours. Quant à moi, j'ai aussi beaucoup d'occupation avec les enfants; mais je dis à Dorbeen: Savez-vous ce qui va arriver? je vais, moi, m'occuper de cela. Et Dorbeen approuve toujours, et trouve bien les choses comme je les fais...
—Mademoiselle Mietjen, encore un pâté à la crème? demanda ma tante: vous n'en voulez pas non plus, Koosjen? Mon Dieu, ma fille, qu'il y a longtemps que je ne vous ai vue ici! Je me souviens encore du temps où vous jouiez avec Pierre. Oui, oui, petits enfants deviennent grands, Keesjen!
—C'est ce que je dis bien souvent, dit madame Van Naslaan. Que devient le temps? En vérité, plus on devient vieux, plus le temps s'envole; mais les jeunes années, mon enfant, dis-je tous les jours à Keesjen, les jeunes années, apprenez cela de moi, ne reviennent jamais.