Le lendemain était une magnifique journée d'automne, et tout promettait plaisir sans encombre. Mais lorsque Pierre rentra, dans la matinée, de quelques courses qu'il avait à faire pour sa toilette, sa physionomie était horriblement attristée. Il poussa rudement la porte derrière lui et jeta brusquement sa canne, son chapeau et ses gants.
—Qu'avez-vous, mon ami? lui demandai-je tout effrayé.
—Oh! ce misérable Dolphe! dit-il en se tournant vers sa mère.
Il n'y avait assurément encore nom d'homme dans les cinq parties du monde qui fût capable d'inspirer plus d'effroi à madame Débora Stastok et à toutes les tendres mères de la ville de D.... que ce nom de Dolphe qui ne peut faire penser le lecteur, tout perspicace qu'il soit qu'à ses formes complètes, Adolphe, Rodolphe ou au besoin Ludolphe, mais qui pour madame Débora Stastok, et, comme je l'ai dit, pour toutes les tendres mères do la ville de D...., ne représentait rien moins que l'abrégé sommaire de ces titres honorifiques; mauvais sujet, garnement, dépensier, libertin, ivrogne, vaurien et fainéant! Ce nom appartenait en effet à la personne avec laquelle j'avais déjà eu l'honneur de faire connaissance au café de l'Etoile du Nord, en un mot, à monsieur Rodolphe Van Brammen qui, après s'être fait connaître dans sa jeunesse pour un fieffé polisson qui faisait enrager ses parents et ses maîtres, jouait mille tours pendables tous les soirs, et tourmentait les jeunes filles en voulant les embrasser, après avoir fait tout cela, disons-nous, avait passé une couple d'années à Leyde, sous le nom d'étudiant en droit, dans cet état qu'on y appelle bambocher, sans que son père sût alors au juste ce qu'il y faisait autre chose que dépenser beaucoup d'argent, tandis qu'il lui avait été prouvé évidemment plus tard qu'outre cette occupation son cher fils s'était adonné à la passion de faire des dettes. Après cela, c'est-à-dire depuis deux ou trois ans, et toujours aux frais de son père qui heureusement était à son aise, il s'était ouvert une autre carrière qu'on nomme, à Leyde toujours, battre le pavé, et cela au grand scandale des habitants de D.... qui s'inquiétaient beaucoup plus de ce qu'il adviendrait un jour de lui, que Rodolphe van Brammen lui-même. Il ne faisait toutefois rien qui fût notoirement mal. Il buvait raisonnablement la goutte, prenait part à tous les divertissements publics y compris monter la garde et déraciner les arbres des boulevards, singeait tous les personnages publics, se promenait beaucoup, jouait non moins au billard, engraissait à vue d'œil, débitait une multitude de farces, et était très-populaire.
Il n'y avait donc pas lieu de s'étonner qu'à l'audition du nom seul de ce monstre ma tante ressentît dans le dos un frisson glacial. Et vraiment je crois que ses cheveux se hérissèrent sous sa cornette.
—Qu'a-t-il donc fait encore?
—Fait? dit Pierre avec désolation, et ses veux étincelaient à travers ses lunettes: rien! Mais il veut venir en barque avec nous.
Et il me regarda en face comme pour me faire sentir toute l'horreur de cette déplorable nouvelle.
—Pourvu qu'il amène une dame avec lui, dis-je, cela m'est indifférent.
—Hé! c'est bien ainsi. Il amène sa sœur, la stupide fille! Christine a raconté à cette sœur qu'elle allait faire une promenade sur l'eau avec Koosjen, moi et un étudiant de Leyde, et alors elle a voulu venir avec nous à toute force. Mais si je voulais!...