—Ah çà! dit Dolphe, en sautant dans la barque, je suis le plus gros et puis j'ai énormément dîné; je ramerai aussi plus tard, cela s'entend; mais il faut que vous commenciez; cela vous va-t-il, Hildebrand?
—Parfaitement, dis-je.
J'assumai la tâche de maître de cérémonie, et me plaçai sur le banc de l'arrière. Pierre s'assit vis-à-vis de moi, puis sur les banquettes latérales, à côté de son genou droit, la charmante Koosjen, son premier amour, et à côté de son genou gauche, la «femme maigre, vieille, laide, décharnée, et dont on ne pouvait trouver l'égale en laideur sur toute la terre d'Egypte,» avec sa guitare sous le banc. A côté de celle-ci ou de Koosjen à son choix, pouvait s'installer la joyeuse Christine qui était contente de tout; Dolphe était au gouvernail.
—Lâchez, mon ami! cria Dolphe; bien, mon brave, vous vous y entendez! et saisissant la gaffe, il nous poussa loin du bord et gouverna avec beaucoup d'adresse vers le milieu du canal.
Pierre et moi commençâmes à ramer, mais il était évident que mon honorable cousin ne s'était jamais appliqué à cet exercice, ou ne s'y était plus livré depuis longtemps.
—Il est inutile de sonder le canal, Pierre! lui cria tout aussitôt Dolphe, au moment où il plantait les rames dans l'eau sous un angle de près de quatre-vingt-dix degrés. Il faut raser l'eau comme une mouette, mon brave!
—Je sais parfaitement cela! dit Pierre, et il souleva très-haut sa rame droite pour montrer sa parfaite science, mais en même temps il oublia la rame gauche qu'il immergea plus perpendiculairement encore, si c'était possible, il en résulta que la rame droite ne toucha pour ainsi dire pas l'eau, mais bien vint heurter violemment la mienne, et que Pierre donna avec la gauche une si forte impulsion, que la barque tourna sur elle-même.
—Holà! Pierre, attention! cria de nouveau le pilote détesté, tandis que Koosjen riait, que Christine éternuait et qu'Amélie poussait un petit cri d'effroi. Holà, Pierre, il ne faut pas faire le fou, mon brave, sinon nous pourrions faire le plongeon!
Pierre souhaita du fond du cœur que Dolphe tombât à l'eau et piquât une tête jusqu'au fond.
Il n'est pas précisément nécessaire d'être sorcier pour ramer; le mal fut bientôt réparé, et en donnant quelques leçons à Pierre, je fis en sorte qu'en peu de temps, il frappât en cadence avec moi. Nous sortîmes du canal et remontâmes la petite rivière qui fait l'orgueil et la gloire de D.... et nous fûmes bientôt au large. Il devint encore plus facile de ramer. Les dames trouvèrent qu'il faisait délicieux sur l'eau; Koosjen était des plus charmantes, Christine des plus expansives, Amélie des plus sentimentales. Pierre lui-même se monta au diapason général, mais une chose qui devait le contrarier vivement, c'est que les deux premières dames citées étaient comme suspendues aux lèvres de Dolphe qui débitait mille plaisanteries et prêtaient beaucoup plus d'attention à celui-ci, qui pourtant était un mauvais sujet[3], qu'à lui Pierre qui songeait à subir au premier jour son examen de candidat, summâ cum laude[4]; c'est là du reste un fait dont maint honnête jeune homme a eu à se plaindre en pareille circonstance. Les dames doivent savoir mieux que moi, comment il se fait qu'elles donnent lieu à des plaintes semblables. Quoi qu'il en soit, la modeste Koosjen elle-même écoutait Dolphe avec toutes les marques de l'approbation et du plaisir, soit qu'il chantât une chanson, soit qu'il imitât le chantre de la grande église, soit qu'il jetât en l'air d'une façon plaisante son chapeau de paille, ou encore qu'il racontât quelque anecdote, ou que souvent il lui fit à elle-même, d'un ton très-dégagé et très-sincère, un petit compliment; et moi-même je le trouvais en effet, de temps en temps, très-amusant.