En une cinquantaine de coups de rames, nous étions à la ferme.

Nous mîmes pied à terre, à la grande satisfaction de Pierre, qui se voyait délivré et des rames et d'Amélie. La première circonstance lui faisait cependant presque plus de plaisir que la seconde. Il avait eu la sottise de vouloir ramer avec ses gants glacés couleur ponceau, qui en ce moment pendaient à ses doigts comme d'informes lambeaux de peau, et comme il serrait beaucoup trop fort les rames, ses mains avaient gagné de grosses ampoules. Dolphe aida aux dames à sortir de la barque, et à cette occasion il dit un mot très-flatteur sur les pieds de Christine, et pressa la petite main de Koosjen, ce que toutes deux trouvèrent inconvenant à la vérité, mais cependant point tout à fait désagréable; Dolphe abandonna le soin de sa sœur à l'infortuné Pierre.

La barque fut amarrée, et une fraîche et accorte paysanne accourut de la ferme pour nous souhaiter la bienvenue et nous inviter à entrer. Mais nous préférâmes une petite table devant la maison, afin de profiter autant que possible de l'air frais d'octobre. Ainsi fut fait. Bien qu'en hiver, à la saison où l'on patine, on pût trouver à la ferme toute espèce de choses, il n'y avait ce jour-là, pas autre chose que du lait qui, d'ailleurs, coula à profusion dans de grands verres. Le vin, d'après la décision des dames, était tout à fait réservé pour accompagner le bonheur d'aller en dérive. Dolphe demanda avec forces plaisanteries un peu de genièvre avec du sucre; et Pierre trempa son mouchoir dans une tasse de lait et appliqua l'adoucissante liqueur sur ses ampoules.

Il y avait une escarpolette de l'autre côté de la maison, et Dolphe invita les dames à en profiter. Christine en avait une folle envie, Koosjen l'accompagna, et Pierre suivit naturellement; Amélie n'aimait nullement cet exercice et déclara qu'elle y gagnait «d'affreux points de côté.» Je restai donc à la petite table avec elle pour lui tenir compagnie, ce qui me plut infiniment, attendu que j'étais fatigué de ramer, et que je prévoyais devoir ramer beaucoup encore.

Pour une jeune fille sentimentale, il 'n'y avait pas grand chose à voir en cet endroit. Nous étions assis à une table tout à fait dépourvue de couleur, et dont trois pieds seulement touchaient la terre, sur un sol labouré par les poules et les coqs, et entouré de trois côtés par une petite digue en terre. Nous avions en vue une grande mare à canards, croupissante et verdâtre, une cabane et certain autre petit édifice. Il se passa longtemps avant qu'un vilain petit bâtard de dogue et de chien d'arrêt cessât complètement ses démonstrations hostiles. Mais ce qui donnait au tableau quelque valeur pittoresque, c'étaient trois enfants, dont le plus âgé, petite fille de cinq ou six ans, tenait sur ses genoux le plus jeune, nourrisson d'à peu près autant de mois, tandis que le troisième, petit garçon d'environ cinq ans et aux cheveux tout blonds, était étendu sur le dos par terre. Ce groupe se trouvait au bord de la mare, et regardait alternativement d'un air craintif vers nous, et d'un air confiant vers les canards.

Ce furent ces chers enfants qui mirent Amélie à même de montrer toute l'affectueuse bonté de sa douce nature. Elle ôta le petit gant de sa petite main gauche, et résolut de leur adresser la parole sur le ton le plus engageant et le plus séduisant.

—Eh bien! mes chers enfants, vous regardez les petits canards?

Les enfants la considérèrent fixement, mais ne répondirent pas.

—Combien y a-t-il bien de ces jolies petites bêtes?

Pas de réponse, mais un certain étonnement dans les yeux de la petite fille de six ans; à la campagne on n'appelle pas un canard une petite bête.