—Ah çà! Koosjen, dit-il, si nous devons demeurer éternellement ici, je me marie avec vous! et il fit un mouvement pour lui baiser la main.

Ce fut en ce moment critique que Pierre Stastok Junior, poussa un soupir de Samson, saisit avec une noble indignation la gaffe, l'appuya contre le bord et se jeta dessus avec une telle énergie et un tel déploiement de forces, que la barque se détacha tout à coup et fila en arrière, tandis que le généreux auteur de ce haut fait tombait lui-même dans Peau la face en avant. Il gisait étendu; ses bottes seules étaient encore à bord. Les pans de sa redingote surnageaient et le digne Pierre Stastok Junior, cherchant des deux mains un appui au fond de l'eau, ne tenait qu'à grande peine en dehors sa face souillée de boue, mais toujours ornée de ses lunettes. Son chapeau s'en allait au gré des flots incertains. C'était effrayant.

Quiconque a partagé avec le beau sexe les béatitudes d'une partie de plaisir en barque, sent l'effet que dut produire sur nos dames la subite immersion de Pierre. Il les entend toutes jeter les hauts cris, il les voit se lever toutes, se jeter dans les bras les unes des autres, voire même dans les nôtres et s'écrier: O mon Dieu! Son imagination lui représente tous les efforts qu'elles font de concert pour amener, si c'est possible, un malheur plus grand encore; eh bien! il aura une idée de notre position!

—Asseyez-vous! cria Dolphe en même temps que nous; au nom du ciel restez assises! en un instant, nous enfonçâmes les rames à babord, afin d'empêcher la barque de s'éloigner davantage: Pierre, mon garçon, vous n'êtes que mouillé, nous allons vous suivre avec la barque pour que vos jambes ne tombent pas dans l'eau; rampez sur les mains jusqu'au bord, il fit ce qu'on lui disait, et bientôt il se trouva sur le terrain des bienheureux vergiss-mein-nicht.

Pierre avait fini par piquer une tête et était mouillé jusqu'aux os, de la tête à la ceinture. Ses cheveux dégouttant d'eau, son visage pâle et hagard, ses mains noircies par la vase, tout lui donnait un aspect à fendre le cœur! Ce fut une commisération universelle à laquelle s'associa Dolphe lui-même. Le noyé fut recueilli dans la barque, et on résolut de regagner la ferme pour le sécher. Il serait trop tard ensuite pour se laisser aller à la dérive dans l'étang, mais nous savourerions nos rafraîchissements à la ferme pour ramer ensuite vivement vers la ville. Le chapeau de Pierre fut préalablement repêché, et bientôt l'accorte fermière nous revit.

—Elle avait bien pensé, dit-elle, qu'un malheur arriverait à monsieur, car il avait, près de l'escarpolette, l'air si chagrin et si triste qu'elle s'était dit: Vrai, cela n'ira pas bien pour ce monsieur! Mais elle allait jeter des ramilles sur le foyer, et monsieur serait bientôt complètement remis; si monsieur voulait une chemise de son mari, monsieur n'avait qu'à parler, etc.

Nous laissâmes Pierre à ses soins et nous nous rendîmes en plein air.

Tous ces événements nous avaient conduits jusqu'à cinq heures et demie, et bien qu'il fit encore clair, le soleil était cependant déjà couché, et nous ne pûmes jouir que d'un froid crépuscule. Nous nous aperçûmes alors que c'était une folle idée que d'entreprendre une promenade en barque par une après-dînée d'octobre; il s'éleva un petit vent très-frais, et nous trouvâmes qu'il valait mieux rentrer. Nous fûmes introduits dans la meilleure chambre de la maison où se trouvait le lit de parade, où étaient appendus une horloge frisonne et un damier, et où quatre cadres qui garnissaient la muraille, nous rappelèrent l'histoire de Guillaume Tell, pour ne pas parler de ces petits tableaux qu'on pourrait appeler des éditions abrégées de Trommius, et sur lesquels on peut lire combien il y a de chapitres, de versets, etc., etc., dans la Bible, et bien d'autres choses aussi dignes d'être sues. Dans la chambre où nous étions, se trouvait un de ces tableaux dans un petit cadre doré. Nous nous assîmes sur des chaises de jonc, et, après qu'Amélie qui disait avoir les nerfs agacés, se fut un peu calmée, nous nous mîmes à boire du vin du Rhin et à manger des oranges, comme si c'eût été une chaude soirée de juillet.

Là-dessus la guitare fit son entrée, la guitare qui, dans la situation où nous nous trouvions, fut vraiment une précieuse ressource; car, s'il est vrai que la musique et le chant troublent et gâtent mainte agréable réunion, il faut dire aussi qu'il n'y a rien de meilleur pour mettre en train une société qui n'est pas en veine de gaieté ou pour ranimer une partie manquée.

Amélie chanta différentes romances allemandes, et les chanta vraiment fort bien; mais elle y joignit, à son grand préjudice, toutes ces petites coquetteries naïves qui siéent à une jolie personne, mais qui, chez une fille laide comme Amélie, la rendent plus laide encore et de plus ridicule. Assurément sous ce toit rustique, n'avait jamais retenti chanson aussi tendre que celle que la pâle Amélie y fit entendre, le sein paré de vergiss-mein-nicht, et la guitare au ruban bleu clair sur les genoux; j'étais justement plongé dans cette contemplation, et elle finissait avec de grandes aspirations, un très-tendre aveu d'amour, en répétant par deux fois le dernier vers sur un ton toujours plus langoureux et plus bas: