Henriette se mit à jouer et monsieur Van der Hoogen à tourner les feuillets; mais je remarquai que parfois il tardait tant à s'acquitter de cette lâche, qu'Henriette, craignant qu'il ne le fil pas à temps, étendait elle-même la main, sur quoi lui se hâtait de rencontrer cette main en murmurant une aimable excuse ou en souriant. En somme, l'attitude des deux jeunes gens au piano avait un caractère de grande intimité.

Pendant ce temps, les jeunes messieurs Rob et Adam, assis à une petite table, jouaient à l'écarté un quart de florin, et la petite Anna (car ces trois enfants paraissaient ne pas devoir s'aller coucher), Anna déchiquetait déplorablement les gravures d'un livre de prix.

Il ne me restait d'autre interlocuteur que madame, qui m'apprît d'abord que l'événement qui devait jeter en ravissement tous les gens de goût de la ville, n'était autre que l'exécution d'un morceau de piano par Henriette, au concert que devaient donner les dames le vendredi suivant. Monsieur Van der Hoogen l'en avait priée si longtemps, la commission directrice du concert avait tant importuné monsieur Kegge, et puis Henriette jouait si parfaitement, qu'on n'avait pu refuser davantage. Après cette communication, notre conversation commença à languir, et je ne sus trouver rien de mieux que de demander à madame Kegge comment elle se plaisait en Hollande. Elle se répandit en plaintes amères. Il faisait froid et humide dans ce pays; les gens y étaient roides et avares, et toujours occupés de leurs enfants; tes enfants avaient tant de vêtements sur le corps, et les maisons tant de vents coulis! Mais heureusement elle se portait toujours bien de même que ses enfants, monsieur Kegge et les chiens.

Monsieur Kegge rentra et raconta tant de nouvelles qu'il était évident qu'il avait été à la Société. On apporta du vin pour les dames et l'on fit du grog pour les messieurs. Monsieur Kegge s'installa auprès du piano. Sara redescendit et dit que la vieille dame désirait se mettre au lit. Je me mis à regarder avec la jeune fille les gravures d'une magnifique édition de Lafontaine. Elle connaissait si bien les fables auxquelles se rapportait chaque gravure, et s'exprimait si bien en français, que je m'aperçus parfaitement que cette simple petite bourgeoise, qui ne pouvait porter de fourrures, avait reçu une très-bonne éducation et avait su peut-être aussi bien la mettre à profit, que j'eusse osé m'y attendre de la jolie brunette aux deux années de pensionnat.

On fit encore de la musique pendant longtemps; madame Kegge s'endormit de même que ses chiens et ne se réveilla que lorsque le charmant Van der Hoogen courut de nouveau à elle, laissa tomber la tête sur sa poitrine, et lui déclara que lui, monsieur Van der Hoogen, avait l'honneur d'être son serviteur.

Il fit le même compliment aux autres dames et dit ensuite à monsieur Kegge:

—A propos, il est bon que j'y pense. Il se présentera sous peu une charmante occasion d'envoyer quelque chose aux Indes. Un jeune commis d'un des bureaux se décidera probablement à partir pour là-bas. Il n'y a pas d'avenir ici pour qui est sans famille; peut-être dans ce pays-là trouvera-t-il quelque petite place de surveillant d'esclaves; c'est une position honorable.

—Surtout maintenant, remarqua monsieur Kegge, bien qu'on soit mieux ici qu'à Surinam. Là, les surveillants d'esclaves sont tout à fait méprisés. Mais c'est une folie, car à Surinam aussi bien qu'à Démérary, la plupart des directeurs ont commencé par remplir ces fonctions.

A ces mots, Henriette devint rouge comme feu. Quelles inductions le charmant monsieur Van der Hoogen ne pouvait-il tirer de cet aveu! Mais le charmant Van der Hoogen songeait peut-être à son propre père, qui, comme je l'appris plus tard, était aubergiste à Amsterdam, et avec qui, pour ce motif, il ne conservait plus d'autre relation que les lettres de change qu'il tirait de temps en temps sur lui.

[1] Ce mot signifie proprement manchon.