[IV]
Angoisses paternelles et amour filial.
Quiconque invite Hildebrand à venir loger sous son toit, n'a pas en lui, j'ose le dire, un hôte trop incommode: mais il est une chose à laquelle il tient infiniment. Il lui faut non-seulement un coin à part où il couche, mais encore un coin à part où il puisse être seul, un lieu de refuge, quelque exigu qu'il soit, où il puisse s'appartenir à lui-même, et, sans être dérangé ni épié, faire, pendant une partie de la journée, ce qui lui convient; c'est là, pendant l'hiver, une condition difficile à remplir pour certaines gens, car il se peut qu'on ne puisse allumer le poêle dans telle chambre, à cause du vent, ni faire de feu dans telle autre, attendu qu'il y fume trop; et, bien qu'Hildebrand puisse, à la rigueur, prendre son parti d'un peu de froid, il lui est absolument impossible de s'installer dans un appartement où il fait sérieusement froid. En attendant, c'est une terrible chose que d'être condamné à se tenir depuis le déjeuner jusqu'à l'heure du café dans la chambre commune, d'abord dans la société de dames en négligé, puis d'un domestique qui vous prie de lever votre livre pour essuyer un peu la table, puis tout seul, puis de nouveau dans la société de l'un ou l'autre qui vient écrire une lettre, le tout assaisonné d'une conversation indifférente, soporifique, à bâtons rompus. Non! le jour conversable ne commence pas avant une heure. La lecture de la Bible et le recueillement conviennent au déjeuner; après celui-ci il faut la solitude et le travail; la sociabilité n'acquiert ses droits qu'à l'apparition du café, et je n'ai aucune considération pour l'homme qui raconte une anecdote ou dit un trait d'esprit avant qu'il soit une heure bien sonnée.
J'étais resté jusqu'à une heure dans la bibliothèque, où je m'étais mis à mon aise, et j'avais passé mon temps non pas à m'ennuyer selon la mode, sans occupation déterminée, en tirant du rayon tel ou tel livre, en le parcourant et le remettant en place; mais bien à commencer un petit ouvrage dont j'avais apporté les matériaux avec moi, ouvrage que je pouvais abandonner à tout instant, mais qui me souriait assez pour que je m'en occupasse avec intérêt.
Je descendis et fut salué par mon amphitryon du titre de savant qui avait passé toute la matinée le nez dans les livres; sottises que tout cela! Monsieur Kegge consentait à être un dromadaire s'il ne se fût pas endormi à ma place.
Henriette entra; elle paraissait extraordinairement contente et joyeuse, et tenait à la main un petit billet de couleur violette, qu'on eût dit qu'elle venait de recevoir à l'instant.
—Mon enfant, lui dit monsieur Kegge, tu sors ce soir, entends-tu?
—Et pour où aller, papa? demanda Henriette,
—Chez le cousin de Groot, mon cœur! pour dorer.