Les dames étaient tout en émoi, mais Christine ne put cependant s'empêcher de rire, et Amélie était à demi satisfaite d'assister à une péripétie aussi romanesque.

Sur ces entrefaites, Pierre avec ses fines lunettes d'acier, sa bouffante, sa jaquette de duffel, la rapière forcément acceptée et qu'il tenait avec une insigne maladresse, Pierre, disons-nous, offrait un spectacle étrange, et tout à fait digne de la plume d'un Cruikshank. Mais la pose ne dura pas longtemps; il jeta dédaigneusement l'épée.

—Je ne veux pas chercher de querelle! dit le généreux Pierre.

—Vous avez bien raison! dit Dolphe.

En ce moment solennel on entendit un bruit semblable à celui d'une bouteille qu'on débouche, puis un autre bruit pareil à celui d'un verre qu'on emplit. Une seconde après, Hildebrand présentait aux deux champions deux verres d'inégale grandeur, et l'on but à la conclusion d'une paix honorable.

Cependant il était grand temps de partir. Il n'y avait pas à songer à arriver en ville avant la fermeture de la barrière; mais cela n'était nécessaire en aucun cas, vu que nous avions la permission de laisser la barque en dehors de la barrière susdite, et qu'un domestique viendrait en retirer les rames; mais nous devions pourtant nous hâter à cause du soir qui tombait. Christine voulut à toute force ramer; et Amélie dit qu'elle prendrait volontiers place au gouvernail. Dolphe se plaça sur l'arrière-banc. Christine vint m'aider sur le banc de devant, et prit adroitement une des rames; cette besogne ne lui permettait pas de garder son manteau; elle proposa au noyé, plutôt par malice que par pitié, à ce que je crois, de mettre ce manteau au-dessus de sa jaquette de duffel. C'était un tartan écossais chiné. Pierre se laissa convaincre, et s'assit dans cet accoutrement à côté de Koosjen.

Amélie regardait la charmante lune et les charmantes étoiles. Dolphe ramait et fumait de toutes ses forces. Christine échangeait avec moi toutes sortes de saillies et de taquineries; Pierre se trouvait donc aussi bien que seul avec l'objet de sa tendresse. Koosjen semblait très-aimable pour lui. A différentes reprises, elle l'aida à se mieux envelopper dans les plis du manteau, et plus d'une fois elle le contempla avec une sincère compassion. Lui aussi se rapprochait sans cesse et se serrait plus près d'elle. Sa figure était rayonnante, et je présumai qu'il était engagé avec elle dans un tendre et touchant entretien, à en juger par les paroles significatives qui arrivaient jusqu'à moi, telles que: Vous souvenez-vous encore ... heureux jours ... plus jamais aussi heureux ... penser toujours ... autres semblables.

Cela dura ainsi jusqu'à ce que le malheur voulût que Rodolphe Van Brammen eût fumé son dernier cigare, et éprouvât le besoin d'une autre distraction.

—Voyez donc! s'écria-t-il, en jetant dans l'eau le bout de son cigare, voyez donc! En vérité, Pierre fait sa cour.

Pierre rougit et jeta vers celui qui parlait un regard couroucé, absolument comme un cheval ombrageux qui rencontre sur son chemin une charrette traînée par des chiens. Koosjen rougit, se détourna et demanda instamment à Christine si elle n'était pas fatiguée de ramer.