—Allez donc, dit la fille dont la mère savait le nom, je n'ai pas chanté.
—Cette croisée donne un affreux vent coulis! remarqua Amélie, à qui, pour mille raisons, ce dialogue plaisait peu. Mais à peine la croisée était-elle refermée, et Dolphe avait-il rempli les verres, qu'une chansonnette plus joyeuse encore s'échappa des lèvres de la fraîche servante; tous nous prêtâmes l'oreille.
Danse, nonnette, danse!
Et je te donnerai un bonnet;
Non, répond la jolie nonnette,
J'en ai un de ma sœur;
Je ne veux danser, je ne puis danser
Dans mon ordre on ne danse pas;
Nonnes, moines, moines, nonnes,
Nonnes, moines ne dansent pas.
Danse, nonnette, danse!
Et je te donnerai une maison;
Non, répond la jolie nonnette,
Non, pour cela je n'en suis pas;
Je ne veux danser, je ne puis danser,
Dans mon ordre on ne danse pas;
Nonnes, moines, moines, nonnes,
Nonnes, moines no dansent pas.
Danse, nonnette, danse!
Et je te donnerai un baiser.
Non, répond la jolie nonnette,
Je n'en veux pas à ce prix là.
Je ne veux danser, je ne puis danser,
Dans mon ordre on ne danse pas;
Nonnes, moines, moines, nonnes,
Nonnes, moines ne dansent pas.
Danse, nonnette, danse!
Et je te donnerai un mari.
Lors, répond la jolie nonnette,
Je danserai tant que je puis!
Je veux bien danser, je m'en vais danser,
Dans mon ordre on danse très-bien,
Nonnes, moines, moines, nonnes
Nonnes, moines dansent bien[8].
A peine la chansonnette fut-elle finie, que Rodolphe Van Brammen tapant adroitement sur son chapeau de paille, de façon à ce que, au lieu de couvrir le sommet de la tête, il s'inclinait sur sa joue gauche, il saisit sa mélancolique sœur par son spencer violet, l'enleva de sa chaise, et fit malgré elle et avec elle un tour de valse dans la chambre, en répétant le refrain:
Nonnes, moines, moines, nonnes,
Nonnes, moines dansent bien.
La joyeuse Christine poussa du coude Koosjen, et les deux jeunes filles cachèrent leurs rires derrière leur mouchoir de poche.
Amélie tomba sur une chaise, défaillante, à demi-morte, et ayant vraisemblablement une cinquantaine de points de côté, mais au même instant, la porte s'ouvrit, et le joyeux Dolphe Van Brammen se jeta avec le même élan fou, sur la personne de Pierre lequel entrait vêtu d'une large jaquette de duffel et d'une bouffante rouge de Teeuwis, et portant sous le bras un paquet d'effets mouillés et noués dans son mouchoir Dolphe saisit à l'instant le susdit Pierre par la main gauche, passa sa main droite à lui, autour de la taille du cousin, qui s'efforça vainement de résister, et galopa avec lui à travers la chambre, en répétant gaiement les vers qui paraissaient lui plaire si particulièrement.
—Lâchez-moi, Van Brammen! s'écria Pierre, en montrant pour la première fois une virile énergie, et, transporté de rage, il se dégagea par une énergique évolution de l'étreinte de Dolphe, qui ne s'attendait pas à une pareille expansion de forces et fut presque lancé contre le mur. Toutefois, sans perdre son calme, il saisit sa canne à épée, en tendit le pommeau à Stastok, tout étonné de lui-même, et dit:
—Vous voulez vous battre, mon petit gaillard? Oh! très bien. Tirez ce pommeau. Voilà! vous la lame, à moi le fourreau... Allons, en garde! droit au fond. S'il vous plaît!
Et prenant la position de quelqu'un prêt à s'escrimer, il se mit à faire quelques parades.