Nous parcourûmes d'abord les principales rues de la ville et ébranlâmes les fenêtres de leurs habitants respectifs; monsieur Kegge assurait qu'il fallait aller grand train, et qu'autrement il était impossible de s'attirer le respect des piétons. Je pus lire clairement les mots: Cela n'est pas permis! sur le visage de plusieurs juifs qui parcouraient la ville avec des brouettes et de vieilles femmes qui revenaient du marché aux poissons, et qui, à un coin de rue ou l'autre, ne pouvaient se ranger assez vite devant la voiture. Je vis aussi de graves messieurs avec des cannes sous le bras et qui, bien que la rue fût suffisamment large, jugeaient plus sûr de suspendre leur promenade jusqu'à ce que le véhicule fût passé, et encore des bonnes d'enfants qui, à vingt maisons de nous, se saisissaient et attiraient par le bras vers elles les chers enfants confiés à leurs soins, pour montrer à tout le monde combien elles veillaient sur eux avec sollicitude. Dans un café, trois ou quatre messieurs tenant horizontalement leur pipe à la bouche, vinrent regarder par dessus les baguettes de cuivre des rideaux. Tout attestait la respectueuse admiration qu'inspiraient les beaux chevaux gris-pommelés, la jolie voiture, le grave cocher et le laquais noir debout derrière, qui regardait tout autour de lui avec une imperturbable majesté et en imposait à tous, sauf aux gamins qui sont au-dessus de tout préjugé et qui lui criaient: «Beau garçon! prenez garde que le soleil ne vous brûle le teint!»
Toutes ces marques d'attention et d'intérêt qu'on accordait à sa personne et à sa propriété, ne parurent cette fois ni chatouiller la vanité de monsieur Kegge ni exciter sa joyeuse humeur.
Nous franchîmes la porte, suivîmes la chaussée et fîmes une jolie promenade dans les environs qui étaient très-boisés. C'était une magnifique journée d'arrière-saison. Il avait peu plu cet automne, et il n'y avait pas encore eu le moindre orage. Les arbres étaient encore parés d'une bonne partie de leur couronne de verdure. Les teintes jaune d'or et rouge de sang des ormes et des hêtres resplendissaient magnifiquement sous les tièdes rayons du soleil. Çà et là un chêne étalait ses branches inférieures déjà jaunissantes, tandis que sa cime était encore verdoyante, et le sombre feuillage des sapins insultait par moments aux autres fils des forêts qui paraissaient si fiers encore de leur splendeur à son déclin, et qui bientôt, nus et dépouillés, se verraient exposés aux rigueurs de l'hiver.
Mais ni la belle nature, ni l'éclat du soleil, ni la fraîche brise d'automne ne pouvaient dissiper le nuage qui obscurcissait le front de monsieur Kegge. Je m'efforçais d'animer la conversation et d'attirer sa pensée sur mille sujets; mais chaque fois je m'apercevais clairement que cette pensée en revenait à l'irritation de sa fille chérie.
Les chevaux gris-pommelés étaient extrêmement ardents et couraient parfaitement, et le cocher fit remarquer, à plusieurs reprises, à monsieur Kegge que celui qui était sous la main avait enfin renoncé à tous ses caprices. Il semblait que cela ne touchât point monsieur Kegge; il songeait aux caprices d'Henriette. Le cocher réussit, après une longue lutte, à dépasser la voiture d'un noble et puissant seigneur, mais monsieur ne se frotta pas les mains avec le plaisir avec lequel je suis convaincu qu'il l'eût fait le jour précédent. Il était oppressé. Il s'efforçait bien de temps en temps de secouer le fardeau qui pesait sur lui, ou de se le dissimuler en faisant par intervalles quelque sortie brusque ou plaisante, mais il retombait aussitôt dans un morne silence. Ce n'était plus l'homme de la veille. Ce monsieur Kegge si indépendant, si bruyant, si remuant, si peu soucieux de quoi que ce fût, était découragé et abattu, et cela par le caprice d'une jeune fille de dix-sept ans, qu'il chérissait et craignait à la fois. Mademoiselle Toussaint, en qui je ne sais ce qu'il faut admirer le plus de la perspicacité avec laquelle elle saisit les mystères de la vie intérieure, ou de la délicatesse et en même temps de la puissance avec lesquelles elle les peint dans ses écrits, a décrit d'une façon supérieure cette forme de l'amour paternel.
En revenant, monsieur Kegge ordonna d'arrêter à la porte d'un fleuriste.
Le palefrenier noir descendit et sonna.
—Monsieur est-il chez lui, ma fille?
—Monsieur est à Amsterdam.
—Mais Barend est peut-être à l'ouvrage? cria Kegge de la voiture.