—Oui, Monsieur, Barend est là; si Monsieur veut descendre...

Nous mîmes pied à terre, et l'on nous conduisit vers la maisonnette dite des oignons, où nous aperçûmes bientôt Barend au milieu de treillis couverts de bulbes, de caisses en bois remplies de semences, et dans une atmosphère saturée de fortes et odorantes effluves.

Barend était le plus vieux domestique, le maître ouvrier du fleuriste chez lequel nous entrions; il avait, pour un homme de sa condition, l'extérieur le plus vénérable. Il était de petite taille, portait un habit bleu de coupe antique, une culotte courte, des bas gris et de grandes boucles d'argent de forme carrée aux jarretières et aux souliers; son tablier blanc était relevé en diagonale. Malgré son âge, il portait encore la tête très-droite. De rares cheveux blancs tombaient le long de ses tempes, mais son visage ridé avait cette saine rougeur que gardent jusque dans leur vieillesse ceux qui ont passé leur vie en plein air. Ses yeux bleus avaient une expression de douceur et de bienveillance, et sa bouche s'était affaissée juste assez pour prendre un pli des plus affables.

—Barend, dit monsieur Kegge, il me faut un beau bouquet.

—Cela ne sera pas facile, monsieur Kegge, répondit Barend.

—Avec de l'argent et de bonnes paroles, Barend, reprit Kegge; peu m'importe ce que cela coûte; vous-savez que je n'y regarde pas de près.

—Tout cela est bon à dire, dit Barend, mais on ne peut forcer la nature. C'est une autre affaire, voyez-vous. C'est le plus mauvais moment de l'année; nous avançons joliment vers la Noël, savez-vous. Venez au printemps aussitôt qu'il vous plaira, monsieur Kegge, et je vous donnerai une poignée de fleurs forcées à vous mettre le cœur en joie; mais à présent tout est fini. Il peut encore y avoir là bas un seul chrysanthème ... mais il est fané, monsieur Kegge. Je vous le dis encore une fois, on ne peut forcer la nature d'une chose. On peut bien la forcer; mais il y a forcer et forcer; et quand vous forcez une chose qui ne peut pas bien être forcée, qu'y gagnez-vous? Vous vous donnez des peines inutiles.

Monsieur Kegge coupa court à ce flux de paroles peu compréhensibles du vieux Barend en disant:

—Allons, allons, mon brave Barend, si vous cherchiez bien dans toutes les serres?

—Voyez-vous, dit Barend, vous pensez bien que j'aimerais autant vous donner le pot tout entier que d'en couper le cœur, car toute la force de la plante est là. Une fleur, monsieur Kegge, je le répète toujours, une fleur est juste comme un homme. Si je vous ôtais le cœur de la poitrine, vous ne pourriez plus vivre non plus. Voilà la vérité vraie... Qu'en dites-vous, Monsieur? ajouta-t-il en s'adressant à moi.