Dans une de ces visites, il se plaignit beaucoup à moi d'une certaine lassitude, d'une pesanteur qu'il ressentait dans les jambes depuis quelques jours, et très-peu de temps après; j'appris que William Kegge,—c'était son nom,—était réellement indisposé. Un étudiant malade ne manque jamais de société et peut-être en meurt-il plus d'un par excès de soins. Je choisis, pour l'aller voir, une heure où j'espérais qu'il ne serait pas trop entouré, et je le trouvai alité. Bien qu'il soit admis qu'un étudiant, dès qu'il est forcé de rester chez lui, cherche, beaucoup plus vite qu'une laborieuse mère de famille, du soulagement dans son lit, le cas était plus grave ici que je ne me l'étais imaginé. William était néanmoins très-gai et très-animé. Je m'aperçus sur-le-champ qu'il avait la fièvre. Deux de ses intimes étaient assis à son chevet, sous prétexte de lui donner du courage, et le consultaient comme arbitre sur le point de savoir s'il eût fallu jouer ou non une certaine carte dans une partie d'hombre qui avait eu lieu dans l'après-dînée au Paon, par suite de quoi ils le forçaient de se représenter en imagination une série de vingt-sept cartes combinées de toutes sortes de façons; assurément ce pouvait être pour un malade un passe-temps agréable, mais cependant un peu fatigant. Je fis signe aux deux consolateurs d'abandonner ce thème de conversation et je les eusse vus très-volontiers se retirer. Je conseillai ensuite au patient de se tenir tranquille, j'abaissai un peu la mèche de la lampe et fis retomber les rideaux du lit qui étaient ouverts. Je priai William de prendre un médecin, mais il ne voulut pas entendre raison sur ce point; il me dit qu'un de ses amis resterait auprès de lui jusqu'à ce qu'il fût endormi, et qu'il fallait attendre jusqu'au lendemain.
Le jour suivant, de bon matin, l'hôtesse de mon voisin était déjà chez moi. Elle me dit que monsieur n'allait pas bien du tout, qu'il s'était réveillé au milieu de la nuit, lui avait fait faire du thé et s'était montré très-bourru vis-à-vis d'elle, ce à quoi monsieur ne l'avait pas du tout habituée; avec cela il l'avait regardée d'un air si farouche que bientôt elle avait perdu la tramontane et qu'elle sentait encore dans les jambes la peur qu'il lui avait faite. Elle croyait qu'il n'avait pas été bon pour monsieur de laisser si longtemps sa fenêtre ouverte, vu que les personnes des pays étrangers ne sont pas accoutumées à cela, etc., etc. Je m'habillai et allai le voir incontinent.
Il avait toujours la fièvre, et beaucoup plus fort que la veille; il était très-mécontent de son lit, de sa chambre à coucher, de son hôtesse, en un mot, de tout; il voulait qu'on fit un grand feu dans la première pièce, et fondait tout espoir sur l'effet de ce feu. Je le priai de demeurer où il était, et fis à l'instant chercher un médecin.
Le médecin vint et déclara que l'indisposition était sérieuse. La chambre d'étude fut transformée en chambre de malade; on y transporta William avec son lit, et on écrivit à son tuteur. Celui-ci arriva deux ou trois jours après; c'était un vieux garçon qui n'avait jamais eu occasion de soigner des malades et qui y était d'une extraordinaire maladresse, du reste, pauvre esprit, cœur étroit. Il me laissa le soin de diriger tout. Heureusement l'hôtesse était une femme entendue, posée, obligeante, dévouée et douée en même temps d'un excellent cœur. Elle fit de son mieux; le médecin fit aussi de son mieux; une couple d'étudiants que j'avais choisis dans la foule de ceux qui voulaient à toute force veiller le malade, firent avec moi tout ce qui était possible; mais rien ne servit. La maladie prit un cours fatal, et au bout de trois semaines d'angoisses et de fatigues excessives, nous portâmes le pauvre William à sa dernière demeuré.
Un enterrement d'étudiant a quelque chose de solennel. C'est un long cortège d'hommes dans la fleur de la vie qui, vêtus de deuil, portent à la tombe la dépouille de l'un d'eux, triste preuve que la vie dans sa fleur n'est pas à l'abri des coups de la mort! Ils savent cela, mais il leur faut le voir pour qu'ils en soient convaincus. Cependant ce serait plus imposant encore si tous étaient ou pouvaient être pénétrés de ce sentiment, si tous étaient également attachés au défunt, également touchés de sa mort, oui, si tous, jusqu'aux derniers, pouvaient voir le memento mori qui les précède. Il faudrait aussi que les ordonnateurs renonçassent à la manie de faire parade du long cortège et de fatiguer ceux qui le composent par une inutile promenade à travers la ville. Ordinairement le cercueil est porté par les concitoyens du mort, ou si ceux-ci ne sont pas assez nombreux, par ceux qui sont originaires de la même province ou de la même colonie que lui. Pour William on n'avait pu trouver douze compatriotes. Ses meilleurs amis le portèrent. Il avait passé si peu de temps à l'université!.. et peut-être, parmi ceux-là, n'y en avait-il pas un seul à qui il eût ouvert tout à fait son cœur. Peut-être, moi qui l'avais si peu vu pourtant, avais-je été son plus intime confident. Au moins, dans la dernière nuit de sa vie, dans un moment où il avait pleinement sa connaissance, il avait tiré de son doigt un anneau orné d'un petit diamant et à l'intérieur duquel étaient gravées les lettres E. M.
—Gardez cette bague, m'avait-il dit d'une voix faible mais expressive; elle m'était bien chère....
Il n'avait rien dit de plus.
Le doyen de la faculté de droit à laquelle appartenait William, prononça une courte allocution devant la fosse béante. Puis nous qui l'avions porté, nous jetâmes chacun une pelletée de terre sur lui, et son tuteur remercia tous ceux qui étaient présents de l'honneur qu'ils avaient fait au défunt. Le cortège retourna en bon ordre jusqu'à la salle académique et se sépara là. Les habits noirs furent ôtés, les gants blancs avaient fini leur rôle. Chacun retourna à ses occupations, à ses plaisirs, à ses amis vivants. Quelques-uns portèrent pendant six semaines encore l'étroite rosette de deuil à la casquette. Mais lorsque, vers Noël, parut l'almanach des étudiants et qu'on lut la revue de l'année dans laquelle quelques lignes étaient consacrées à la mémoire de William Kegge, il y avait déjà maint camarade d'université qui devait faire appel à toute sa mémoire pour se représenter comment était ce William Keg de son vivant.
Lorsque le tuteur songeait à écrire aux Indes ou en parlait, il était si embarrassé de cette mission que je pris enfin sur moi d'adresser au père de William une lettre préparatoire que devait suivre le plus tôt possible celle du tuteur, avec l'annonce de la mort et sa reddition de compte au sujet des affaires du défunt. Je remplis ce pénible devoir; et quelque temps après l'envoi des deux missives, je reçus du père de Kegge une lettre remplie de remercîments et de protestations d'amitié passablement exagérés.
Deux ans après la famille Kegge elle-même vint en Hollande, très-riche à ce que je sus plus tard, et s'établit dans la ville de R.... J'en eus la première nouvelle par une caisse de cigares de la Havane que je reçus par la diligence et qu'accompagnait un billet dont voici l'étrange, contenu: