«Voici un petit cadeau odoriférant de reconnaissance à notre arrivée dans la mère-patrie. Venez à R.... et demandez la famille qui est arrivée des Indes Orientales, et vous y serez cordialement reçu par
JEAN-ADAM KEGGE.»
II
Où l'on fait connaissance avec des gens et des bêtes.
Quelque temps après la réception du cadeau odoriférant que mes amis n'avaient pas néglige de réduire peu à peu en parfum en mon lieu et place, j'étais assis, par une pluvieuse matinée d'octobre où je ne m'étais pas précisément levé trop tôt, devant un déjeuner, et absorbé dans une silencieuse méditation lorsqu'un tapage extraordinaire se fit entendre au-dessous de moi.
—Encore plus haut? disait une voix très-élevée qui m'était inconnue. Diable, madame! c'est donc au grenier! Saperlotte, il fait suffisamment obscur ici, savez-vous! Je veux être un hibou, si j'y vois goutte!
Ce n'est pas d'une façon aussi bruyante que s'annoncent les capitaines de vaisseaux naufragés munis de lettres illisibles dans des portefeuilles échoués avec eux; les professeurs de lycées inconnus qui viennent vous offrir des tableaux chronologiques; les épiciers ruinés qui n'ont rien sauvé de leurs magasins incendiés qu'une belle partie de chocolat de Zélande de la marque 1000 A; les faiseurs de portraits ou de silhouettes à bon marché qui ont eu l'honneur de reproduire les traits de votre meilleur ami; les artistes qui pour une bagatelle veulent déposer sur votre table toute la famille royale en plâtre; les commis-voyageurs porteurs de listes de souscription pour des livres indispensables qu'a élucubrés un professeur pour les endosser aux étudiants; ce n'est pas, dis-je, d'une façon aussi bruyante qu'ont coutume de s'annoncer les messieurs que je viens d'énumérer et quiconque s'introduit adroitement chez la jeunesse studieuse pour spéculer sur sa pitié, son inexpérience ou sa timidité; car s'ils ne parlent pas français, allemand ou wallon liégeois pour jeter de la poudre aux yeux de votre hôtesse, ils prennent vis-à-vis d'elle la contenance la plus polie, la plus avenante, la plus bénigne, et, quant à l'escalier, il n'est pas rare qu'ils feignent de le connaître parfaitement. J'étais donc tranquille sur ce point, et, comme je me trouvais dans une disposition d'esprit à considérer toute diversion comme la bienvenue, je me réjouis par avance de voir apparaître une figure étrangère,
La porte s'ouvrit et il entra un monsieur bien mis qui pouvait avoir une bonne quarantaine d'années. La physionomie de cet homme n'était pas très-distinguée, mais l'expression en était particulièrement gaie et joviale. Son teint hâté annonçait un habitant des pays chauds. Il avait des yeux gris bleus, pleins de vivacité et des favoris très-noirs. Sa chevelure dans laquelle commençait à se former sur le sommet de la tête une lacune déjà notable, sa chevelure était, selon l'expression d'Ovide, çà et là saupoudrée de gris. Il portait un surtout vert qu'il déboutonna sur-le-champ, et se montra vêtu d'un habit noir et d'un gilet de satin sur lequel ressortait une lourde chaîne d'or qui retenait sa montre. Il tenait à la main un superbe bambou garni d'un pommeau en ambre jaune.
—Kegge! me cria-t-il au moment où je me levais stupéfait pour le saluer. Kegge! le père de William! Je suis venu pour vous voir, vous, le muséum et le burg[1], et si vous consentez ensuite à revenir avec moi à la maison, cela me fera un plaisir du diable.
J'étais tout à fait surpris de cette visite et ému par le nom du visiteur. J'avoue que je ne pensais plus que rarement au bon William, mais son souvenir soudainement réveillé, et cela par la bouche du père qui l'avait perdu, me remua.