Le noble art de dorer qu'on désigne aussi par le mot plaquer tenu pour injurieux par tous les pâtissiers, ce noble art, dis-je, requiert nécessairement quatre choses, savoir: le gâteau qui doit être doré, la dorure elle-même, un pinceau humecté et cette partie de la peau du lièvre ou du lapin que les chasseurs nomment la plume et le commun des mortels la queue; cette queue sert, dans le cas particulier dont-il s'agit, à presser et à fixer l'or appliqué sur le gâteau. Afin que le travail marchât régulièrement, à une extrémité de la table était assise la jolie Sara qui distribuait les différents gâteaux de saint Nicolas qui devaient subir l'opération: des hommes, des femmes, des vaisseaux, des paradis[3], des soleils, des cavaliers, des voitures, tous le plus souvent de première grandeur. A l'extrémité opposée, madame de Groot, qui versait aussi le thé, découpait des cahiers de feuilles d'or en bandes larges ou étroites, afin d'en pourvoir convenablement chacun. La table était couverte de tasses pleines d'eau et chaque invitée était armée d'un pinceau et d'une queue de lapin. On me munit aussi de ces deux objets; mais à chaque chose que je prenais en main, matériaux ou instrument, c'était un éclat de rire ou un cri de surprise.

—C'est vraiment dommage! dit Marie Dekker.

—De ma vie je n'ai vu chose pareille! déclara Catherine de Riet.

—Ces étudiants sont tous de drôles de corps, murmura celle qui portait la céphalide rouge.

—Monsieur s'en acquitte bien, dit celle à la céphalide bleue.

—Je suis curieuse de voir ce que cela deviendra, dit Marguerite Van Buren.

—Il faut que monsieur mange ce qu'il cassera, n'est-ce pas, madame de Groot? demanda Barbe Blom qui paraissait me vouloir du bien.

Mais Suzette Noiret et Sara m'expliquèrent et me montrèrent, par leur exemple, comment je devais m'y prendre.

Il ne faut pas que mes lecteurs, qui regardent peut-être du haut de leur grandeur le bel art de dorer les gâteaux, s'imaginent que le susdit art soit si simple et si facile. Sans doute chacun est capable de dorer un cochon de quatre duits [4]; une bande pour le sol et des losanges sur le corps, voilà l'affaire bâclée; un enfant ferait cela! mais dorer convenablement de beaux garçons et de belles filles de vingt-quatre stuivers, jusqu'aux plis du collet et au réseau du sac à tricot; dans une Eve auprès de l'arbre, n'oublier aucune pomme (car c'était un pommier) et ne pas donner aux replis du serpent une forme anguleuse; garnir de lignes d'or tous les agrès et tous les sabords d'un vaisseau de guerre, comme faisait mademoiselle Van Buren, et une voiture attelée comme mademoiselle de Riet, qui faisait serpenter le fouet si naturellement qu'on eût dit un tire-bouchon d'or, c'est une tout autre affaire! On a bientôt dit: Ce n'est jamais que dorer un gâteau! mais je vous assure qu'il y a dorer et dorer, et qu'il y avait, par exemple, une différence du tout au tout entre l'homme qu'avait doré Thérèse et celui qu'avait parachevé Gertrude, tellement que Thérèse elle-même dut avouer qu'elle ne savait comment Gertrude avait fait si naturellement le parapluie; sur quoi l'homme de Gertrude fit le tour de la table, et toute la société déclara à l'unanimité que c'était vraiment comme si le parapluie vivait.

Quant à moi je puis vous attester, en homme d'honneur, qu'après avoir d'abord essayé mes forces sur la selle d'un cheval que dorait mademoiselle Noiret, et m'être fait initier par elle aux principaux secrets de l'art; je puis vous attester, dis-je, que je sentis un frisson glacial parcourir mes membres lorsque je vis confier un grand, un majestueux soleil à ma propre responsabilité. Je ne puis me dispenser de faire ici une observation dans l'intérêt général. En matière de dorure de gâteaux, il est surtout de la plus extrême importance de bien mesurer la quantité d'eau qu'on étend avec le pinceau à la place où l'on veut appliquer l'or, car si l'on en prend trop peu l'or n'adhère pas, et si l'on humecte trop, l'or devient mat. Et que signifie un soleil mat?