—Au lieu de votre cousine Kegge, Mademoiselle. Je viens l'excuser auprès de vous.

—Mais vous entrerez, n'est-ce pas.

—Un instant.

Sara rouvrit la porte pour me faire entrer, et j'aperçus toute la compagnie.

Là se trouvait, toute fière d'un collier de corail, de boucles d'oreille de corail, d'une broche de corail, voire même d'une bague garnie d'une large incrustation de corail, mademoiselle Marie Dekker, fille d'un bon tailleur, et, à son côté, un large grain de beauté sur la joue et une boucle de cuivre qui rayonnait sur son abdomen comme un soleil carré, Catherine de Riet, fille de l'épicier voisin. Venait ensuite Pierrette Hupstra dont le père occupait l'importante charge d'huissier, qui s'imaginait qu'il n'y avait rien de plus coquet ni de plus gracieux qu'un léger tissu rose fixé au cou par un petit anneau. Suivaient Gertrude et Thérèse, rejetons de monsieur Opper, un boucher d'importance, dont l'une avait un chapeau garni de fleurs de pierre et l'autre un dito orné d'une plume de bois, mais qui se trouvaient tout heureuses d'avoir sur la tête respectivement une céphalide bleue et une rouge, fermement convaincues qu'elles étaient qu'il n'y avait pas au monde de coiffure plus charmante on plus à la mode. Après elles venait la maigre Marguerite Van Buren, la doyenne d'âge des invitées, et qui pouvait avoir trente et un à trente deux ans; elle vivait in otio curti dignitate, d'une petite rente viagère que lui avait faite une vieille fille chez qui elle avait été quelque chose de plus que femme de chambre et quelque chose de moins que demoiselle de compagnie; elle portait un petit bonnet garni d'une étroite dentelle et un tour qui ne ressemblait pas mal à deux petites grappes de raisins secs. J'aperçus aussi Barbe Blom dont le père tenait une grande boutique de charcuterie et qui elle-même portait au doigt du milieu un grand capuchon noir, parce qu'elle s'était blessée par accident au doigt susdit et que le froid était venu envenimer la blessure. Puis, comme contraste, Suzette Noiret, fille d'une veuve qui habitait un hospice et appartenait à la communauté française. Suzette avait un extérieur des plus gracieux et des plus charmants, et rivalisait en brun avec la blonde Sara à côté de laquelle elle était assise. Enfin au haut bout de la table trônait madame de Groot mère, une clame d'une quarantaine d'années, vêtue d'une robe de soie noire et portant un bonnet orné d'une grande quantité de rubans blancs, bonnet suffisamment haut et large et qui pourtant n'était sans aucun doute que l'ombre de la coiffure qu'elle arborerait le cinq décembre.

La répétition de mon message fit beaucoup d'effet sur madame de Groot qui avait espéré faire parade de sa cousine Henriette; cela contraria aussi beaucoup toutes ces demoiselles, selon leur dire, bien que je fusse convaincu que l'absence d'une dame pareille débarrassait d'un grand poids le cœur de bon nombre d'entre elles. Il s'ensuivit un chuchotement général, engagé par ces dames deux à deux et duquel se dégagea enfin le solo de Marguerite Van Buren qui déclara «que c'était triste pour mademoiselle Kegge; c'était un si gentil passe-temps que dorer.»

—J'espère, dit madame de Groot, j'espère inviter aussi la semaine prochaine les petits cousins et cousines. Je demanderai à la même occasion quelques enfants du voisinage.

—Mais vous ne les ferez pas travailler à des pièces aussi importantes que celles-ci, observa mademoiselle Van Buren, en imbibant son pinceau et en appliquant une longue bande d'or sur la flamme d'un vaisseau de guerre.

—C'est charmant, en vérité, dis-je à mon tour. L'eau me vient à la bouche de m'en mêler. Me permettra-t-on de me joindre à la partie?

Cette proposition provoqua des éclats de rire et une explosion de gaieté qui grandit encore quand on s'aperçut que j'avais parlé sérieusement.