—J'ai vingt-trois ans, monsieur, répondit-elle avec franchise, et ma mère en a soixante-cinq, mais elle a eu beaucoup de malheurs. Mon père est mort avant que je fusse née. Elle avait alors neuf enfants; depuis douze ans je lui reste seule, et maintenant elle ne peut pas grand'chose sans moi ... ni moi grand'chose sans elle.

—Et votre père?

—Mon père était fils d'un pasteur suisse; mais son père ne pouvait le faire étudier. Il avait une petite place au bureau des accises, et laissa ma mère dans l'indigence. Mais nous travaillons toutes deux. Depuis trois ans elle est reçue à l'hospice et c'est un grand bonheur. Et pourtant...

—Je crois, dis-je, que nous sommes à la porte de l'hospice. Faut-il frapper ou tirer ce long cordon de sonnette?

—Hélas! ni l'un ni l'autre, dit Suzette du ton le plus triste et comme si elle avait les larmes aux yeux; ni l'un ni l'autre. Ma mère demeure bien à l'hospice, mais moi non.

—Pourquoi non? demandai-je.

—Personne ne demeure à l'hospice avant devoir soixante ans, poursuivit Suzette; j'y viens le matin de très-bonne heure, dès que la porte s'ouvre, et je passe toute la journée auprès de ma mère, et je ne puis y coucher. Je dois sortir avant dix heures et même je ne puis y entrer après sept heures. Oh! que ne donnerais-je pas pour pouvoir encore souhaiter une bonne nuit à ma mère!...

Et elle regarda la porte fermée.

—Ma mère couche là toute seule dans sa maisonnette, continua-t-elle; sa plus proche voisine est tout à fait sourde, et s'il lui arrivait quelque chose! Voyez-vous, c'est là ma plus grande inquiétude; cela me tourmente et me poursuit toujours et partout!

—Mais si votre mère tombait malade, vous pourriez pourtant...