[VII]

Le fameux jour où, comme l'avait dit le charmant, tout ce qui avait du goût en ville, et j'ajoute, faisait partie de la société Mélodia, devait être jeté en extase par le jeu de mademoiselle Henriette Kegge, la jolie fille du riche Indien, ce fameux jour était arrive.

Le matin, de bonne heure, le piano avait été transporté dans la salle de concert pour l'acclimater, et M. Van der Hoogen était allé lui-même l'y recevoir; même il avait été quelque peu martyr de cette complaisance, vu que les compagnons ébénistes qui avaient apporté l'instrument avaient, en installant celui-ci, laissé tomber un de ses pieds sur les cors de notre personnage, ce qui lui avait fait un mal des plus affreux.

Le papa s'était permis, une fois ou deux, au dîner, de faire remarquer que sa fille pâlissait un peu quand on parlait du concert, chose qui, d'ailleurs, arrivait très-souvent; mais elle refusa absolument d'en convenir, et elle eût même fini par se mettre en colère si la plaisanterie avait continué.

Immédiatement après le dîner, on se mit à la toilette, et vers six heures et demie, la belle Henriette descendit toute parée. Elle avait une robe de gros de Naples, très-décolletée, de couleur jaune, tirant légèrement sur le brun, et un rang de petites perles de même nuance s'entrelaçait dans ses cheveux; elle ne portait aucun autre ornement.

Maman Kegge était beaucoup plus éblouissante. Sa petite tête ployait sous une grosse toque chargée d'un oiseau de paradis; à ses épaules était suspendue une chaîne d'or que pouvait peser le double de celle quelle portait habituellement, et avec laquelle je crois qu'elle couchait, et sa robe n'était rien moins que rouge feu.

La petite Anna était vêtue de blanc; mais elle aussi était attachée à une chaîne d'or. Les deux petits garçons étaient mis comme d'ordinaire, mais il me parut qu'il n'était pas rigoureusement nécessaire que chacun d'eux eût en poche une montre d'or à cylindre, que ni l'un ni l'autre ne savaient remonter, et sur laquelle l'un d'eux seulement savait voir à demi l'heure qu'il était. Si encore ces montres les eussent rendus heureux, je les leur eusse volontiers passées à titre de jouet, mais ils étaient tout à fait blasés sur ce point.

—N'êtes-vous pas bien content d'avoir cette jolie montre? demandai-je à l'aîné.

—Ma foi, non! répondit le cadet.