La dame que le fat désignait comme mademoiselle Constance fut introduite par un gentilhomme d'un certain âge; la tête de celui-ci était presque chauve, mais garnie encore sur les tempes de quelques minces touffes de cheveux blancs comme neige, et qui donnaient à son visage coloré un air très-imposant. Constance elle-même était une belle jeune femme de vingt-six à vingt-sept ans. Jamais je n'ai vu plus noble et plus grand air. Ses cheveux châtain foncé étaient arrangés de la façon la plus simple. Son front élevé se rattachait à un nez légèrement arqué et formant avec celui-ci la plus belle ligne qu'on pût voir. Ses grands yeux bleu de ciel étaient bordés de longs cils noirs, qui donnaient à son regard une douceur et une gravité extraordinaires, et la pureté de dessin de ses sourcils de même nuance était vraiment digne d'envie. Sa bouche eût eu quelque chose de dur si la bienveillance de son limpide regard n'en eût corrigé l'expression. Elle était de moyenne taille, et se tenait très-droite, sauf qu'elle penchait peut-être un peu, non pas le col, mais la tête. Elle portait une robe gris pâle, et une courte mantille de soie blanche garnie de duvet de cygne couvrait élégamment ses épaules larges et bien faites. Vraiment, ce n'était là ni la figure, ni le regard, ni la tournure, ni la toilette d'une jeune fille de qui on pût dire qu'elle était folle des marabouts de mademoiselle Kegge, ni qu'elle languissait dans l'attente d'un concert.

Elle choisit sa place un rang ou deux avant celles de nos dames, et bien que Van der Hoogen eût qualifié de charmante cette circonstance, tant qu'elle était en perspective, je crois qu'il s'en trouva plus ou moins gêné. Quelque volontiers aussi qu'il eût voulu la mettre en évidence quand il alla faire son compliment à mademoiselle Nagel (il le fallait bien!) nous nous aperçûmes peu ou point de la familiarité dont il s'était vanté si haut. La demoiselle répondit à sa profonde révérence par un roide salut qui le retint à la plus déplorable distance, et, pour autant que je pus le remarquer, il y eut dans le peu de mots qu'elle daigna lui répondre, beaucoup de monsieur, et point de Van der Hoogen, non plus que de langueurs ou autres choses semblables. Il était évident que le charmant appelait respectueusement son attention sur Henriette, mais elle était beaucoup trop polie pour se retourner brusquement, et ce ne fut que beaucoup plus tard, lorsque Van der Hoogen l'eut quittée pour aller accorder son violon (il était membre exécutant), qu'elle tourna vers nous sa belle tête et jeta un regard sur Henriette au moment où celle-ci me disait à mi-voix que mademoiselle Nagel devait avoir certainement une trentaine d'années. La petite Anna aussi faisait déjà ses remarques sur la société, et plaisantait sur le compte d'une dame âgée qui, selon elle, avait l'air d'une folle avec sa bayadère de jais.

Deux ou trois coups de timbales retentirent, puis entrèrent en jasant et riant, et cela d'autant plus qu'ils se trouvaient embarrassés par cette mise en évidence, ce mélange de virtuoses et de dilettantes qui, dans un concert, unissent ordinairement leurs forces pour enchanter tous les cœurs. Ils prirent place derrière leurs pupitres respectifs, et alors commença cette effroyable, agaçante et criarde musique de chats, qui semble devoir précéder nécessairement toute jouissance musicale. Le bruit cessa dans la salle; chacun s'installa. Les messieurs et moi dans le nombre, se retirèrent dans le fond de la salle, à l'exception d'un seul jeune homme qui se mit à poser et à lorgner; il ne manquait d'ailleurs pas de regards irrésistibles ni de tailles à tout séduire! Il se fit un silence de mort. Le chef d'orchestre leva son bâton d'ébène et la symphonie commença. C'était naturellement la symphonie tel numéro de Beethoven.

Goethe[1] avait bien raison de dire que la physionomie et l'attitude du musicien trouble toujours la jouissance musicale et que la vraie musique ne devrait frapper que l'oreille; je partage son avis, en ce point que tout ce qui râcle, souffle ou chante qualitate quâ, devrait être invisible. Rien n'est assurément plus laid, que de voir une foule d'hommes portant des redingotes, des habits, et parfois des épaulettes; l'homme à cheveux noirs, blonds, gris, roux ou dépourvu de toute espèce de cheveux, faisant mille contorsions des yeux et de la bouche, se fatiguant et s'éreintant ensemble derrière un nombre égal d'instruments de bois et de cuivre, jusqu'à ce que leur visage se marbre ou se bleuisse, pour produire un effet si peu proportionné, pourrait-on dire, mais assurément si peu analogue aux moyens. Une dame spirituelle me disait un jour, qu'elle se sentait avoir faim en voyant le mouvement d'un archet; mais que n'éprouve-t-on pas lorsqu'on est sous le coup du va-et-vient de vingt-cinq archets, et de tous les mouvements des joues, des bras et des mains qu'offre un orchestre complet. En vérité il faudrait placer devant un paravent. L'ensemble harmonieux des sons devrait nous arriver du fond d'un mystérieux réduit, ou nous devrions écouter un bandeau sur les yeux. Mais qu'adviendrait-il alors des toilettes et des jolis yeux?

Cependant je dois contredire Goethe sur ce point qu'il affirme, que le sens de la vue n'a rien à faire avec la musique, car je dois faire à mes lecteurs l'important aveu que je vois vraiment la musique, et que j'ai la certitude qu'en prêtant quelque attention à leurs sensations et à ce qui se passe dans leur âme, ils découvriront la même chose. Il y a des tons et des accords qui se présentent à mes yeux sous la forme d'étincelles, de lignes larges ou étroites, d'épingles crochues, de serpents et de tire-bouchons; d'autres ressemblent à des éclairs, à des nœuds d'amour, à des craquelins[2], à des queues de porc, à des rayons, à des zig-zags, et je vois la possibilité de rendre par des figures tout un morceau de musique. Je prie celui qui ne comprend pas cela, de se pénétrer qu'il vit dans un siècle où il faut comprendre des choses semblables; et, s'il a étudié l'histoire ecclésiastique, qu'il se rappelle les hésychiens qui contemplaient leur estomac jusqu'à ce qu'ils y dissent rayonner une mystérieuse lumière.

Trois des parties qui constituent ordinairement une symphonie étaient jouées, quand je me sentis doucement taper sur l'épaule. Je me retournai, et j'aperçus le bras et la figure du bon pâtissier qui avait fait usage de sa carte d'entrée, mais qui avait trop de bon sens pour faire valoir sa parenté en cette occasion, et par conséquent ne s'était pas approché des membres de sa famille. O riches familles qui comptez des parents pauvres, si tous les cousins étaient aussi réservés! mais la plupart crient leur parenté sur les toits, et ne se laissent arrêter par aucune considération.

—N'est-ce pas le tour de la cousine Kegge? me dit à l'oreille de Groot, dont le virage exprimait un parfait contentement.

—Non, répondis-je, pas de longtemps encore.

—Je vous assure le contraire, reprit-il, à moins que son papier rouge ne mente. Voyez, dit-il, elle est la quatrième et nous avons déjà eu trois morceaux.

Le bon de Groot avait pris l'une des parties de la symphonie pour un morceau de cor obligé.