Je le tirai de son erreur, et il m'avoua s'être dit aussi;—Comme on entend peu ce cor!
L'artiste au cor parut à son tour, tout de noir habillé, et avec de longs cheveux bouclés et luisants de pommade. Il s'inclina d'un air rébarbatif et fit une mine comme s'il nous méprisait tous. Cela lui allait très-mal, car il gagnait ce soir là une bonne poignée d'argent, et bien que je sache que l'air ne se saurait trop payer, je suis pourtant d'avis que, pour l'argent qu'on donne et le bon accueil qu'on fait, on pourrait avoir au moins une figure polie. Les connaisseurs tendirent la tête, portèrent la main au pavillon de l'oreille, et se mirent à crier: Chut! Chut! quand les jeunes dames se permettaient de chuchoter; celles-ci portaient alors leur mouchoir de poche aux lèvres, sur quoi les vieilles dames regardaient d'un œil mécontent. Monsieur Regge était particulièrement prodigue de Chut! et l'on pouvait lire sur son visage que, de ce chef aussi, il se considérait comme tout à fait indépendant de toutes les nobles et puissantes dames possibles.
L'artiste gonfla ses joues, se fit sortir les yeux de la tête, et remplit son cor au ravissement général de ceux des assistants qui aimaient le cor, bien qu'il y en eût un certain nombre qui, avec une physionomie entendue et significative, assuraient que ce n'était pas Pot de vin, chose dont l'évidence était d'ailleurs surabondamment établie; par le programme. Ce qui me parut distinguer particulièrement le jeu de l'artiste, c'était que le son de son cor ressemblait à tous les sons qui sortent ordinairement d'autres instruments. Tantôt il grondait comme un basson goutteux, puis il éclatait comme un cor de chasse, puis il avait le babil nasillard de l'intrigant hautbois et le cri retentissant de la trompette, et voire même de temps en temps le son aigu d'une flûte hystérique; mais rarement il ressemblait à ce qu'il était en réalité, c'est-à-dire un cor à clefs. Une fois les sons devinrent tellement bas, tellement atténués, que si je n'avais vu se mouvoir les doigts chargés de bagues du virtuose, j'eusse juré qu'il ne se passait rien du tout. En cette occasion du moins, il était bon que le musicien fût visible. Je pris grand plaisir pendant ce morceau, à observer un gros monsieur placé derrière l'orchestre, lequel monsieur avait engagé le célèbre artiste, et adressait à tous les membres de la société des clins d'œil, qui devaient à la fois leur attester combien il trouvait la chose magnifique, et leur demander si eux aussi ne la trouvaient pas magnifique; j'eus non moins de plaisir à contempler un grand jeune homme placé auprès de moi, et qui avait des cheveux, noirs et des joues pâles: il fermait religieusement les yeux, frappait la mesure de la pointe du pied, puis faisait une figure qui disait: Comment cela est-il possible? et il éprouvait une terrible envie de raconter à chacun combien il était familier avec le célèbre artiste, combien celui-ci était fort au billard, combien c'était un homme aimable, et à quelle bonne famille il appartenait; comme quoi il jouait uniquement parce qu'il ne pouvait s'en passer, comme quoi il avait reçu d'une princesse une tabatière merveilleusement belle, comme quoi lui-même en personne, avait assisté à la répétition, et comment l'artiste lui avait dit de sa propre bouche que ce même cor dont il jouait lui avait coûté mille florins.
Un grand mouvement se fit à l'orchestre. On recula je ne sais combien de pupitres. Le concierge de la salle de concert vint d'un air important placer deux bougies sur le piano, et monsieur Van der Hoogen ouvrit celui-ci, y plaça la musique et tira de dessous le tabouret. Tous les messieurs quittèrent l'orchestre et vinrent se joindre à nous au fond de la salle à l'exception du contrebassiste, vieillard qui releva ses lunettes sur son front, et du timbalier qui se campa les mains sur les hanches. Monsieur Van der Hoogen descendit pour s'acquitter de sa mission en allant chercher Henriette. Elle était fort pâle et je la soupçonnai de n'avoir pas pris grand plaisir au morceau de cor obligé. Monsieur Van der Hoogen la prit par le petit doigt et la conduisit sur l'estrade, Elle fit une révérence très-gracieuse pour une artiste-amateur, mais qui n'allait pas jusqu'à s'incliner profondément, comme une actrice, non plus que jusqu'au séduisant sourire stéréotypé en pareil cas sur le visage de celle-ci. Elle s'assit ensuite devant l'instrument au milieu de bruyants applaudissements et d'un tumultueux mouvement en avant des messieurs, ôta ses gants et laissa courir ses charmantes mains sur les touches.
Les premières mesures se ressentirent du battement irrégulier de son pouls, mais peu à peu elle se remit; elle reprit ses couleurs naturelles et joua, comme si elle se trouvait à la maison, avec la merveilleuse agilité qui caractérisait son jeu.
—C'est vraiment un miracle que des doigts humains puissent faire cela! me dit tout bas de Groot, après que le brave homme fut un peu revenu du saisissement que lui avait causé l'apparition d'Henriette. C'est comme si elle maniait des fuseaux. Regardez, elle jette ses bras l'un au-dessus de l'autre, comme si de rien n'était! Et elle tape ferme aussi! C'est prodigieux! dit-il, lorsqu'après avoir longtemps joué des deux mains dans les tons bas, elle frappa soudain, sans jeter les yeux sur le clavier, les touches de l'octave la plus élevée:—Diantre! cela va vite maintenant; c'est comme si on entendait couler une gouttière!
Monsieur Van der Hoogen se penchait sur le piano à un angle de cent trente degrés au plus, et se rendait utile en tournant les feuillets, mais quand il fut arrivé au dernier, il prit une ravissante attitude, une main posée sur le piano, l'autre appuyée sur le côté, tandis qu'il laissait errer dans la salle ses vilains yeux d'un air séducteur, comme s'il y voulait faire, en passant, la conquête d'une douzaine de cœurs.
Le morceau était fini. Henriette se leva et remercia d'un air fier pour les applaudissements qui ébranlaient la salle. Le charmant la reconduisit à sa place et partagea son triomphe. Le vieux Kegge avait des larmes dans les yeux et le charmant lui serra la main. Cela avait été, dit-il, incroyablement charmant! Henriette se laissa jeter par madame Kegge son boa sur les épaules et joua avec les bouts de celui-ci; puis elle se mit à parler à la petite Anna, de sorte que tout le monde fut surpris de voir une jeune dame «qui jouait si parfaitement et qui était si bonne pour sa petite sœur.»
Le bruyant final de la symphonie, dans lequel les timbales et les trompettes jouèrent un grand rôle, termina la première partie du concert de la société Mélodia et la pause commença.
Ce n'est pas le moment le moins intéressant d'un concert que celui où le brouhaha dissonant des voix remplace les harmonieux accords des instruments. Les dames préfèrent toujours un morceau de moins au programme à une réduction de la durée de la pause, et il n'y a pas lieu de s'en étonner, quand on songe à quelle démangeaison de parler, à quelles amourettes, à quels empressements, à quelles ambitions, à quels désirs de briller et de plaire, la pause donne carrière et satisfaction.