Si l'on avait une balance dans l'un des plateaux de laquelle on pourrait empiler toutes ces envies, tous ces désirs réunis, et qu'on plaçât dans l'autre le sentiment de la musique ou même si vous le voulez, seulement l'attention qu'on lui porte, ce dernier plateau s'élèverait à coup sûr.

Certes ce fut un moment intéressant, que celui où commença cette bourse dont les politesses et les bavardages étaient les marchandises, et où se forma cette mêlée galante. Les têtes blondes et brunes, les plumes et les fleurs se levèrent, les fronts étoilés prirent leur course, et les rangs si réguliers d'abord de belles et de mères de belles, pulchrarum matrum filiœ pulchriores et vice versa se rompirent pour faire place à des groupes charmants d'où rayonnaient des yeux pleins d'éclat et d'où s'élevaient de petits rires joyeux. Alors commença ce pèlerinage des jeunes gens, chacun à la recherche de sa prima-donna, de sa reine du bal, l'un avec un sourire, l'autre avec un visage sentimental, le troisième avec un battement de cœur et le quatrième avec un toupet relevé; l'un ayant l'air mécontent, l'autre bête, le troisième myope pour cacher son embarras; l'un jetant de prime-abord ses filets sur toutes les jolies personnes, l'autre ayant l'air de voltiger à la ronde pour procéder d'une façon plus éclectique; l'un comptant sur la magique influence de l'étroit gilet qui dessine les grâces de son buste, l'autre croyant posséder un philtre sous forme de pommade à l'œillet, le troisième se fiant à ses gants comme à un talisman, tandis qu'un seul s'imaginait se rendre fort intéressant en prenant une physionomie boudeuse et en jetant un regard de pitié sur tous ces empressements.

Je fis de mon mieux pour m'approcher d'Henriette qui se trouvait au milieu d'un cercle de messieurs dont elle connaissait une partie, et dont l'autre partie ne lui avait jamais adressé la parole, mais profitait de cette occasion pour lui dire une amabilité. Chacun d'eux se déclarait également ravi, et le charmant ne quittait pas Henriette. Je fis aussi mon compliment à celle-ci, puis je me laissai balloter d'un coin à l'autre, manœuvre qui me valut l'avantage de voir et d'entendre bien des choses qui m'intéressaient ce soir-là.

—Ils feront tourner la tête à cette demoiselle Kegge, n'est-ce pas ainsi qu'elle se nomme? disait une dame d'un certain âge, coiffée d'une toque de gaze noire... C'est dangereux pour une personne si jeune.

Et elle pinça la bouche si fort, mais si fort, qu'on eut dit qu'elle ne voulait plus y laisser entrer rien de toute la soirée.

—Oh, je trouve qu'elle sait se donner un air fort intéressant! répondait une jeune dame au dire d'un monsieur d'âge moyen, qui déclarait mademoiselle Kegge très-jolie, mais ce soir il me semble qu'elle n'est pas dans son beau jour.

—Connaissez-vous cette famille Kegge? demandait un autre à un jeune homme, et il faisait peser sur le nom un poids de mille livres.

—Je vous demande pardon, répondit l'autre: je ne sais rien de ces gens-là, sinon qu'ils sont fort riches ... mais, continua-t-il en baissant la voix, ce sont des gens de rien, de rien absolument! Le grand père était épicier ou quelque chose comme cela dans cette ville, et le père ... le père a fait fortune aux Indes.

—Je trouve aussi qu'il est facile de s'en apercevoir! dit un troisième qui avait entendu la conversation, bien qu'il eût le dos tourné et qui montra lui-même une physionomie qui n'était rien moins que distinguée.

—Je n'aime pas ces yeux-là! entendis-je dire d'un autre côté par une demoiselle d'une trentaine d'années, dont le regard était des plus ternes et des plus insignifiants.