Mademoiselle Van Nagel paraissait fort satisfaite du jeu, mais ne se prononçait aucunement sur celle qui avait joué.
J'admirai parmi la foule de jolies femmes d'un certain âge, l'une d'elles qui, douée de l'extérieur le plus séduisant et ayant les manières les plus gracieuses, était l'objet de l'empressement général. Tous les messieurs venaient s'incliner devant elle et toutes les dames s'y faisaient conduire l'une après l'autre. Les jeunes personnes faisaient tout leur possible pour s'approcher d'elle ou lui faisaient signe, avec un visage souriant, que cela leur était impossible. Elle donnait en quelque sorte audience solennelle. A plusieurs reprises elle voulut se rasseoir, mais chaque fois qu'elle s'y décidait, apparaissait toujours une nouvelle personne qui venait lui présenter ses hommages, et j'admirais en silence la bonne grâce avec laquelle elle se tournait à l'instant vers le nouveau venu et répondait une fois de plus à ses propos insignifiants, qui sans doute ne faisaient que reproduire les conversations tenues par tous ceux qui l'avaient précédé. Sa fille, qui devait à peine avoir atteint sa seizième année, se tenait à côté d'elle et paraissait avoir hérité, dans la mesure de son âge, de la gracieuse amabilité de sa mère. Ce qui donnait le plus grand charme à l'urbanité de ces dames, c'était la simplicité et l'absence de contrainte, l'affabilité et la bonne humeur qui leur étaient naturelles et qui ne pouvaient venir que d'une âme aimante et sympathique et d'un cœur calme et content. Ce fut pour moi un véritable plaisir de les observer et je ne pus m'empêcher de songer avec dédain au faux raisonnement d'une foule de gens qui se prétendent connaisseurs du cœur humain et qui veulent que la politesse soit toujours de la bassesse et la bienveillance de l'hypocrisie. En vérité, la sociabilité de bon aloi, le bon ton, l'exquise affabilité quand elles portent un cachet d'harmonie avec toute la personne, sont en même temps une haute qualité et un éminent mérite, et je voudrais bien qu'on sentit généralement comment on peut s'y prendre pour concilier les lois du savoir-vivre avec celles de la plus pure moralité et du sentiment le plus délicat. L'abus qu'en font les intrigants et les hypocrites, n'empêche pas que ce ne soit un des plus beaux privilèges de l'humanité, une des plus éminentes différences qui nous élèvent au-dessus dos instincts brutaux de l'animal.
J'ai appris dans la suite que la maison de cette aimable femme était un lieu de réunion où jamais on ne s'ennuyait, et que non-seulement elle recevait beaucoup de monde, mais encore qu'elle était l'âme de la société qui fréquentait sou salon et savait pénétrer celle-ci de la grâce séduisante qui lui était innée.
En suivant le torrent, je fus entraîné parmi de nombreux groupes où l'on échangeait des compliments réciproques; dans le voisinage, de timides jeunes gens qui s'enhardissaient jusqu'à rendre à des dames, à eux parfaitement inconnues, des services inutiles, tels que ramasser des boas qui n'étaient pas tombés et disposer les châles sur des chaises dont on n'avait pas encore besoin;—je vis aussi de nombreux groupes de jeunes filles qui se moquaient de tout le monde. Çà et là une vieille dame se tenait assise ou debout devant sa chaise an milieu de la jeune génération, immobilis in mobili, se souvenant des jours où elle aussi était plus alerte, s'imaginant peut-être qu'elle pourrait être plus alerte si elle le voulait, ou se réjouissant de ce que ses enfants étaient comme elle avait été jadis, ou encore déclarant que la pause avait duré assez longtemps.
J'atteignis ainsi la porte et rendis visite à la salle du café. Là les rangs étaient plus confondus et surtout parmi les membres exécutants, on trouvait des gens de toute condition. La musique, la passion des glaces et le tabac, font disparaître toute considération de personne. Là, toutes sortes de fumeurs fumaient avec acharnement; les uns fumaient la pipe, d'autres le cigare, d'autres le jonc[3]; les uns soupiraient depuis longtemps après ce bonheur, les autres le faisaient uniquement pour être moins incommodés par la fumée d'autrui. Les uns ne pouvaient s'en passer, les autres pouvaient indifféremment le faire ou s'en passer et pour ce motif même le faisaient d'autant plus; les uns étaient esclaves de ce besoin factice, les autres s'y assujettissaient volontairement. Les petits Kegge se faufilaient dans la foule et en vérité chacun d'eux avait aussi un cigare à la bouche, ce qui faisait rire aux éclats leur père.
—Cette demoiselle Kegge joue admirablement, n'est-ce pas? dit un monsieur comme il faut en retirant son violon de l'étui pour se préparer à la seconde partie; il s'adressait à un amateur, gros personnage à extérieur vulgaire, que j'avais vu à l'orchestre soufflant dans un cor.
—Elle joue si vite que c'est à vous faire tourner la tête! répondit le cor.
—Et avec beaucoup de goût, beaucoup de goût! s'écria un brave bourgeois qui jouait de la flûte.
—Du goût? s'écria à son tour d'une voix criarde un petit monsieur qui faisait flamber un verre de punch, du goût, pas tant! elle joue avec une vitesse de tous les diables ... ficelle! histoire de briller!
—Beau piano, n'est-ce pas? entendis-je dire dans un autre coin, par un membre exécutant.