—Oui, et jolie fille aussi! répondit un membre honoraire.

—Fi, vieux libertin, à quoi songez-vous là? dit le premier interlocuteur.

Ainsi va-t-il quand on joue dans les concerts. Pourquoi ne pas y renoncer plutôt?

La seconde partie n'offrit rien qui fût particulièrement digne de remarque. Un élégant officier de grosse cavalerie parut sur l'estrade en costume bourgeois et en gilet blanc et chanta une couple de coquettes romances qui tour à tour descendaient très-bas et montaient très-haut, qui étaient chantées avec une figure souriante se donnant alternativement des airs de malice et de galanterie, mais dont l'air et les paroles s'accommodaient aussi peu avec les épaisses moustaches du chanteur qu'avec les mouvements vers le ciel ou vers la terre imprimés par lui au papier qu'il tenait des deux mains. Nous eûmes ensuite une fantaisie pour violoncelle par un Allemand à tête aplatie et à lunettes d'or, et le concert finit, comme doit finir tout honnête concert, par une ouverture.

La porte de la salle s'ouvrit et l'atmosphère chargée de parfums, fut purifiée par un courant d'air sensible. Les boas elles pèlerines furent relevés. Les céphalides furent nouées sur des têtes auxquelles elles allaient très-bien ou tenues par des mains charmantes; et les jeunes gens qui avaient compté conduire telle ou telle belle à sa voiture, avec le ferme propos de rêver de ce bonheur pendant la nuit, cherchaient depuis des heures à s'assurer une bonne position. Les messieurs qui avaient des dames se fâchaient de ce que leurs voitures arrivassent si lentement, et ceux qui avaient des chevaux s'inquiétaient de ce qu'il leur faudrait peut-être attendre longtemps; les jeunes filles étaient tristes que cela finît si tôt, et quelques messieurs poussaient l'audace jusqu'à dire qu'il serait charmant de transformer la salle de concert en salle de bal et faisaient un séduisant tableau des bonheurs qui en résulteraient.

Van der Hoogen était toujours avec nous et se pressait autant que possible contre le bras gauche d'Henriette. Elle était fort aimable pour lui et badinait et riait sans cesse; mais quand le laquais annonça d'une voix de stentor la voiture de monsieur Kegge, elle fit soudain un demi-tour, et, dans un accès de capricieuse coquetterie, elle s'empara de mon bras. A dater de ce moment le charmant me détesta. Henriette promenait autour d'elle un regard triomphant. Monsieur Kegge qui était pressé nous suivit avec madame, et Van der Hoogen dût en conséquence se contenter de la petite Anna vers laquelle il lui fallut se baisser à tout instant à se ployer en deux, au grand plaisir de la double haie de messieurs et de dames que nous traversâmes en quittant la salle. C'était une charmante punition.

Nous arrivâmes à la maison. On servit un souper extraordinaire. Au dessert monsieur Kegge descendit lui-même à la cave et en rapporta une si grande quantité de bouteilles que mon cœur en battit d'inquiétude. Le charmant qui était de la partie, porta un toast à la belle pianiste et lut ensuite un impromptu français de sa façon dans lequel il violait d'une manière charmante toutes les règles de la langue. Il y disait principalement qu'Henriette était une jolie fille aux yeux bruns, un auge et une déesse de la musique; venaient ensuite quelques commentaires sur l'attraction des cœurs et sur les âmes qui sont en harmonie entre elles. Nous étions tout admiration et madame Kegge n'était pas la moins enchantée, ce qui à coup sûr plaidait puissamment pour le mérite du poème, vu que la brave dame n'avait compris que trois mots sur six. Monsieur Kegge but à la santé du poète, et le poète à la santé do monsieur Kegge; monsieur Kegge fit sauter au plafond les bouclions des bouteilles de champagne, et Van der Hoogen happa de la paume de la main sur les verres pour faire mousser le vin de nouveau, et tout cela en l'honneur de mademoiselle Henriette Kegge.


[1] Wilhelm, part. 1.

[2] Sorte de pâtisseries en forme d'anneau.