Sur ces entrefaites, monsieur Kegge était fort occupé avec le cousin de Groot qui, néanmoins, ne se trouvait pas à son aise, parce que Mimi et Azor lui étaient singulièrement à charge; et bien que madame Kegge lui assurât sans cesse que c'étaient les plus aimables bêtes du monde, qu'elles ne faisaient jamais de mal à personne, leur attitude toujours plus hostile et la continuelle exhibition de leurs dents blanches ne plaisaient que très-médiocrement au bon pâtissier. Sa visite fut courte: il salua très-cordialement monsieur et madame Kegge, très-respectueusement mademoiselle ... cousine Henriette, veux-je dire, et fit aussi une révérence à Van der Hoogen qui lui répondit par un hautain bonjour.

Van der Hoogen alla en ce moment occuper monsieur et madame Kegge, et Henriette s'approcha du bouquet, y prit le billet et le cacha dans sa ceinture mais pas si adroitement toutefois que je ne m'en aperçusse parfaitement; elle s'en douta et rougit. Le perroquet fut son recours. Elle lui tendit un morceau de biscuit:

—Que dit donc Coco à sa maîtresse?

—Attention, attention! cria le perroquet qui évidemment s'embrouillait dans les mots.

Van der Hoogen partit bientôt après, et la journée ne présenta aucun incident bien remarquable. La grand-mère fit demander Sara; celle-ci demeura une heure environ en haut et descendit les yeux rouges.

—Vous avez rendu bien heureuse la chère vieille dame! me dit-elle tout bas.

Dans le courant de l'après-dînée j'eus l'occasion de parler à l'aimable blondine; nous étions aussi bien que seuls; je profitai bien vite de l'occasion pour amener la conversation sur son amie mademoiselle Noiret.

Elle me raconta quelle affection sans égale attachait Suzette à sa mère; elle me dit l'incomparable activité grâce à laquelle elle pourvoyait autant que possible aux besoins de celle-ci; elle me parla de la misérable chambrette de la jeune fille et de tout ce que celle-ci avait à endurer pour l'amour de sa mère. Elle me dit aussi qu'il y avait un gentil garçon, écrivain dans les bureaux de la ville qui était amoureux fou de Suzette; elle croyait aussi que Suzette n'était pas indifférente à l'égard du jeune homme, mais qu'elle ne voulait pas se l'avouer à elle-même, parce qu'elle s'imaginait que céder à un sentiment semblable serait un crime envers sa mère. Pour ce motif elle avait toujours tenu le jeune homme à distance et l'avait même traité un peu durement, bien à contre-cœur sans aucun doute; elle se le reprochait particulièrement depuis quelques jours parce qu'elle avait appris que son adorateur désespérait de jamais gagner sa sympathie et, n'apercevant d'ailleurs aucune possibilité de pouvoir bientôt lui faire une position, avait formé le projet d'aller tenter la fortune aux Indes.

—Oh! cela la rend bien malheureuse à l'heure qu'il est! ajouta Sara, tandis qu'une larme perlait dans ses beaux yeux; et d'un autre côté elle se reproche encore que ses pensées puissent appartenir un seul instant à un autre qu'à sa mère.

Pendant toute cette journée, Henriette fut particulièrement aimable et gracieuse pour moi; à table elle eu toutes sortes de douces attentions, elle fît à diverses reprises mon éloge en face, et même en feuilletant son portefeuille, évidemment avec intention, elle me fit don d'un délicieux dessin sur papier de riz.