A la tombée de la nuit je reconduisis Sara chez elle; puis il me prit fantaisie de faire une promenade, séduit par cette heure où il y a tant de mouvement en ville, où les ouvriers quittent le travail, où les enfants sortent de l'école et regagnent la maison, où les servantes se mettent à faire leurs commissions, rencontrent par hasard leurs amants, ou se font les unes aux autres d'importantes communications sur les caractères différents de leur monsieur, de leur dame, de l'aîné des fils, de l'aînée des demoiselles: dans ces occasions, le monsieur s'en tire toujours à meilleur marché que la dame et la dame que la demoiselle; quant au fils, il est invariablement qualifié ou de fier personnage ou de petit monsieur. J'ai gardé de ma tendre jeunesse un réel plaisir à voir allumer les lumières dans les boutiques: ce soir-là je m'arrêtai d'abord devant un feu de forge qui rayonnait splendidement au milieu de l'obscurité générale et duquel sortaient d'ardentes barres de fer qui, sous les coups du marteau, lançaient horizontalement une pluie d'étincelles qui éclairaient de fantastiques lueurs le noir visage du forgeron. Je fus retenu plus loin par le sinistre spectacle d'une boucherie où les garçons bouchers, avec leurs bas de laine tout sanglants qui montent jusqu'au-dessus du genou, coiffés d'un vieux chapeau par dessus leur bonnet de nuit bleu, s'éclairaient mutuellement au moyen d'une petite chandelle fixée sur le chapeau et qui jetait une lumière diabolique sur les corps ouverts des animaux dont ils préparaient la chair. Les réverbères n'étaient pas encore allumés et ne devaient l'être que deux heures plus tard, parce qu'il est impossible qu'un étranger, en suivant un canal couvert de ténèbres se jette à l'eau quand il ne fait nuit close que depuis une heure et demie.
Je longeais un de ces canaux obscurs sans savoir au juste où je me trouvais, lorsque j'aperçus à peu dé distancé de moi deux personnes dont l'une semblait avoir un désir aussi vif d'échapper à l'autre que celle-ci de retenir la première. Arrivé plus près, je vis que ces personnes appartenaient à des sexes différents et j'entendis une voix de femme, voix douce mais altérée par un saisissement nerveux, qui disait:
—Laissez-moi, monsieur, ou je crie.
Il me parut que le monsieur à qui cette menace était adressée et qui portait un long manteau, était de sa nature ennemi des cris. Au moins lâcha-t-il immédiatement la personne qui venait de parler et il disparut dans une rue latérale. J'avais reconnu la voix.
—Est-ce bien vous, mademoiselle Noiret? dis-je. Qui ose vous attaquer? Permettez que je vous reconduise chez vous.
La pauvre fille ne put répondre; elle tremblait de la tête aux pieds et j'eus peine à la soutenir debout.
—C'est affreux! dit-elle enfin en sanglotant, oh! si vous aviez cette bonté! C'est affreux!...
Elle ne dit pas un mot de plus. Je la ramenai en silence jusqu'à la petite boutique où elle avait sa chambre. Elle s'affaissa sur un banc dans le corridor. Il y faisait obscur, car le commerce était trop modeste pour permettre des frais d'éclairage. La femme de la maison accourut, une lampe à la main.
—O Seigneur Dieu! qu'a donc mademoiselle? Comme elle est pâle! Mademoiselle se trouve-t-elle mal? Allez bien vite dans le petit bureau, mademoiselle! je vais allumer la chandelle.
Elle alla chercher le bougeoir de mademoiselle Noiret, et je conduisis celle-ci dans une petite chambre attenant au vestibule que l'hôtesse m'avait indiquée comme le petit bureau et qui méritait bien ce nom. Il ne s'y trouvait qu'une petite table pliante, quatre tabourets de jonc et une vilaine figure suspendue au mur dans un petit cadre et représentant le héros Van Speyk[2].