—Quel enfantillage! reprit l'autre. Raison de plus pour prendre patience. Par pure amitié pour toi, je me suis éreinté pendant six mois à persuader à ce blanc-bec de partir pour les Indes, et au moment où cela va réussir enfin, tu vas me gâter tout toi-même. Si la petite raconte jamais la chose, ton affaire est manquée.
—Il n'y a pas de danger qu'elle en parle! répondit Van der Hoogen. Vois-tu, mon gaillard, je lui ai écrit un billet si char.. (il avait failli se tromper), si diablement bien tourné! il y est question de désespoir, de tendresse éternelle. Il faudrait que tu lusses cela, mon vieux. Et ma foi, elle ne s'est pas trouvée assez revêche pour ne pas prendre tout doucement le poulet. Et si ce maudit malotru n'était survenu... Mais, dis donc, l'autre part-il bien positivement pour les Indes?
—Il est si amoureux de la petite que d'abord il était comme désespéré, dit Bout. Il a la ferme conviction que, dans six ans, il reviendra au moins moitié aussi riche que M. Kegge. Comment va la fille de ce rodomont? Henriette, n'est-ce pas?
—A merveille, mon vieux, à merveille! Plus jolie que jamais, et amoureuse jusque par dessus les oreilles. Va donc faire un peu de thé à mon intention, je te rejoins à l'instant.
Obéissant à cette invitation, M. Bout se rendit dans la chambre de devant, et Hildebrand vit apparaître un visage sur lequel se peignaient à la fois l'impudence la plus éhontée et la plus odieuse dissimulation. Ses yeux avaient ce regard perçant, sensuel, qui éveille dans les cœurs honnêtes un sentiment de si vive répulsion. C'était mi homme ventru, de trente-quatre à trente-cinq ans, et qui portait une redingote bleue, étroitement boulonnée, un chapeau empruntant à la brosse un luisant excessif, et un énorme bambou. Il s'arrêta stupéfait de rencontrer un étranger dans la chambre de devant. Hildebrand se fit connaître et déclara qu'il était venu pour parler à M. Van der Hoogen.
—Et attendez-vous depuis longtemps déjà, monsieur? demanda Bout avec une feinte aménité.
—J'arrive à l'instant, répondit Hildebrand.
Le cligne ami sonna et commanda d'autre eau pour le thé. L'hôtesse grommela que ce n'était pas là une manière d'agir, et descendit avec la bouilloire. Avant qu'elle fût de retour, Van der Hoogen parut.
Il n'était rien moins que séduisant, avec ses longs cheveux défrisés et tombant en désordre sur son pâle visage, sa robe de chambre usée, ses bas de laine et ses pantoufles éculées.
—Vous ici, monsieur Hildebrand? dit-il en entrant.