Mais ceux de mes lecteurs qui ont eu la patience de suivre cotte série de scènes, ne consentiront pas à ce que je dépose la plume avant de leur avoir dit au moins un mot sur la destinée ultérieure des personnages qui y ont joué un rôle. J'ose dire que je n'appartiens pas à cette catégorie d'écrivains qui se plaisent à vexer leurs lecteurs en trompant leur attente. Ce procédé est inconvenant et me paraît contraire à la politesse qui sied doublement à un auteur. C'est pourquoi je m'efforcerai de satisfaire autant que possible à ce désir naturel.
Henriette Kegge a épousé, l'an dernier, un capitaine d'artillerie à cheval, qu'elle a, je le crains, pris un peu sur l'extérieur, mais qui heureusement paraît un homme très-sensé, sachant parfaitement comprendre et guider le caractère de sa femme, imprimer une bonne direction à son esprit et à ses qualités, et même qui a exercé une très-salutaire influence sur toute la famille, sans en excepter monsieur Kegge, qui, aujourd'hui, maugrée beaucoup moins contre les nobles et puissants seigneurs, ne leur porte plus du tout envie, et par cela même, gagne de plus en plus en considération à leurs yeux.
Madame, à ce que j'apprends, est toujours la même dame, parlant peu, s'émouvant peu, seulement la mort d'un de ses deux favoris lui a donné quelques mauvais jours. Je ne suis pas assez heureux pour pouvoir dire a mes lecteurs si c'est Azor ou Mimi.
Monsieur Van der Hoogen s'est conduit d'une façon si peu charmante dans la gestion de fonds confiés à sa responsabilité, qu'il a jugé prudent de quitter un beau matin pour toujours son quartier dans le magasin de literies, sans que personne en ressentît du chagrin, sauf son hôte et sa femme qui y perdaient une demi année de loyer et une jolie petite somme déboursée pour ce Monsieur.
Le Zoete Inval est encore toujours une honnête boutique de pâtisseries, et vers la Saint-Nicolas, il s'y fait toujours de magnifiques parties de dorure. Sara est fiancée à un beau jeune homme qui fait d'importantes affaires en objets manufacturés. Je recommande au beau sexe son futur magasin; ce sera un véritable plaisir que d'acheter chez elle.
Sous le titre de femme de chambre, Suzette Noiret jouit auprès de mademoiselle Constance d'une position toute privilégiée. De Maete, que le baron a pris sous sa protection particulière, ne tarda pas à monter jusqu'au secrétariat, et il occupe maintenant la place de monsieur Bout qui est mort des suites de sa conduite déréglée. Il est l'heureux époux de la jolie Suzette, et je possède une lettre de ces jeunes gens dans laquelle ils s'imaginent «avoir beaucoup d'obligations à monsieur Hildebrand.»
Le baron mène encore toujours avec sa fille la même existence calme et douce. Tous deux se rendent aussi utiles et font autant de bien qu'ils peuvent, et mademoiselle Constance va, le cœur plein d'amour, au-devant du temps où monsieur Van Nagel qui tout doucement commence à se faire vieux, aura davantage encore besoin de ses soins.
Et la grand'mère?... Elle n'est plus du nombre des vivants. Conformément à sa volonté dernière, elle est enterrée dans la tombe où repose aussi son petit fils chéri, au cimetière voisin de la Marepoort à Leyde. Son chien ne le lui a pas survécu longtemps, et j'ai reçu en son nom un petit paquet, dans lequel se trouvaient la bague et le mouchoir, avec ces mots en anglais:
«Souvenez-vous du bon William et de sa grand'mère.
«E. MARRISON.»