Clara Douze était une fraîche, joyeuse et charmante jeune fille de la Gueldre, qui n'avait pas encore atteint sa dix-huitième année. Elle avait des cheveux bruns, dont une partie tombait sur ses joues en boucles longues et abondantes, et dont le reste se rattachait sur sa tête en une épaisse tresse, un front blanc comme la neige, de grands yeux bleus pleins d'éclat et ayant une expression franche et ouverte, des joues vermeilles, et une petite bouche si séduisante qu'on ne savait ce qu'on aimerait mieux en recevoir, d'un baiser ou d'une douce parole.
Élevée à la campagne, Clara avait, depuis son enfance, vu chaque année s'épanouir la première verdure, nourri des poulets, des canards et des poissons dorés, couru à l'aventure sans souci de rien, et chevauché sur un poney tant qu'elle avait porté pantalon. Elle savait distinguer toutes les espèces d'arbres et connaissait de plus leur valeur. Tons les ans, à Pâques, elle recevait en présent un; jeune agneau et tenait sur le grenier d'une grange au moins vingt pigeons qui mangeaient dans sa main. Elle saluait les garçons du pays, non par l'apostrophe vulgaire et générique: amis! mais elle les appelait Jean, Henri, Pierre, en un mot, par leur nom quel qu'il fût. Elle ne regardait pas à un peu de neige ou de gelée, et cent fois, dans ses jeunes années, elle avait pêché à la ligne sous une averse.
Clara Douze était depuis quelques jours à Rotterdam, et logeait chez son oncle et sa tante Vernooy. Elle n'était jamais venue en Hollande et s'était fait une très-haute idée de son séjour dans une ville comme la seconde capitale de la Hollande. La sombre rue Haute l'avait passablement désenchantée, et elle ne s'imaginait pas non plus que des pavés ou des briques pussent être aussi sales que le sont ordinairement ceux de Rotterdam par le mauvais temps, alors qu'on dirait qu'il a plu du chocolat délayé, pour me servir de l'expression d'une charmante Rotterdarmoise elle-même. Elle était sortie deux ou trois fois. Le large Blaak[1], avec la multitude de ses boutiques; le Boomtjes[2] et le joyeux Wynharen[3], et leurs mille navires se mêlant les uns aux autres, avec leurs flammes de couleur et leurs pavillons numérotés; l'imposant Leuvenhaven[4], encadré de ses majestueuses maisons, lui plurent assez: mais elle ne trouva pas le Niewe-Werk[5] digne du nom de promenade, et elle compara le Plantädje[6] aux environs de Gorcum. La vaste vue sur les eaux intérieures qu'on découvre du Hoofd lui plut davantage, mais l'oncle Vernooy, qui l'en faisait jouir, trouva qu'il y avait trop de vent en cet endroit, et se vit forcé de tourner le dos au paysage aquatique, tandis que Clara exposait son visage riant au vent qui faisait battre les rubans de son chapeau sur la carcasse de ce même chapeau, et soulevait derrière elle la pointe de son châle. Au demeurant, elle s'estimait plus en sécurité derrière les chevaux dans l'écurie de son père ou au milieu des vaches dans les prairies du pays natal, que dans la presse des rues de Rotterdam, où elle perdait l'ouïe et la vue parmi la foule des chariots et des voitures, qui lui semblaient avoir l'intention expresse de lui passer sur les pieds. Elle trouvait la situation plus critique que quand ainsi que cela arrivait dans le Draai-Steeg[7], le sol se dérobait soudainement sous ses pieds, et que de sales garçons de magasin, en faisant rouler leurs tonneaux, la forçaient à tout instant de chercher un refuge sur le seuil d'une maison, ou que, de temps en temps on jetait d'en haut dans la me des choses peu agréables à recevoir.
Son oncle et sa tante aimaient beaucoup Clara; c'était d'excellentes gens qui avaient très-bon cœur; ils l'avaient invitée avec beaucoup d'instance à venir passer quelque temps chez eux, à l'occasion d'une visite qu'ils avaient faite à ses parents l'été précédent, en revenant d'un petit voyage à Clèves; mais, tout bons qu'ils fussent, ils ne prenaient pas grande part aux plaisirs de la ville. Clara avait appris qu'il y avait à Rotterdam un théâtre où jouaient tour à tour les acteurs hollandais et français de la Haye, et pas moins de trois salles de concerts; à la suite de ces renseignements, elle s'était imaginé que les établissements susdits, contribueraient puissamment à ses plaisirs et lui procureraient des amusements tout nouveaux pour elle. Monsieur Vernooy était bien le plus débonnaire négociant qui ait jamais été planté sur deux jambes, et jamais sa femme, aussi placide que lui du reste, n'avait entendu de sa bouche une parole dure ou désagréable; il était toujours jovial et de bonne humeur; mais le soir, quand il fermait son bureau, il se rendait à la société Amicitia, et y faisait sa petite partie; il rentrait à la maison sur le coup de dix heures, tout aussi débonnaire et aussi jovial qu'en sortant; mais, cependant, de théâtre ou de concert pas de nouvelles.
Ces contrariétés ne firent cependant pas perdre courage à la gentille Clara; elle garda sa gaieté naturelle, bien qu'il lui arrivât de souhaiter de temps en temps d'être à la maison paternelle, ne fût-ce que pour savoir si les pigeons la connaîtraient encore.
Au moment dont nous parlons, elle était donc assise à la fenêtre donnant sur la sombre rue Haute; elle songeait à la campagne, puis jetait un nouveau coup d'œil dans la rue, et s'étonnait qu'un allumeur de réverbères fût si souvent dérangé par la foule, dans l'exercice de ses fonctions. Il était environ midi, et les préparatifs du café étaient faits sur la table.
Madame Vernooy entra. C'était une grosse dame d'une quarantaine d'années, qui avait une figure rose tirant sur le rouge, et un imposant double menton, et qui découvrait, en parlant, une rangée de très-grandes dents blanches. Elle portait un tour très-blond sous son bonnet, et était vêtue d'une robe de mérinos écossais à carreaux immenses. Elle déposa silencieusement sur la table son petit panier à clefs [8] et se mit à faire le café.
—Eh bien! Clara, dit-elle, en versant l'eau, il y a de bonnes nouvelles. Nous avons une charmante perspective pour après-demain.
—Pour après-demain, ma tante? dit Clara, en jetant le cordon de sonnette sur le banc et la figure toute souriante.
—Oui, répondit madame Vernooy, devine un peu ce dont il est question?