Clara laissa jaser sa tante et reprit le cordon de sonnette.

En effet, il n'était pas vrai, que la charmante jeune fille eût suffisamment entendu parler du jeune Witse. Madame Vernooy était une excellente femme,—je crois l'avoir déjà dit,—mais elle ne péchait pas précisément par excès d'intelligence. Elle n'avait pas d'enfants, bien que sa prestance physique eût donné lieu à la plaisanterie qu'elle en avait eu, mais qu'à l'exemple de Saturne, de païenne mémoire, elle les avait dévorés; et comme elle avait deux servantes secondées de plus par une couturière, une femme de charge et un homme de peine, elle vivait très-commodément, ou pour mieux dire, elle n'avait rien à faire. Elle ne tenait pas particulièrement à la lecture, sauf lorsqu'elle était malade, ce qui arrivait très-rarement; et comme elle voulait un passe-temps qui l'amusât, elle s'appliquait à rechercher à Rotterdam et ailleurs, les personnes qui pourraient convenablement entrer ensemble dans les liens du mariage. Le plus souvent ses calculs n'aboutissaient à aucun résultat positif, mais comme elle avait chez elle en ce moment une jolie nièce, elle ne pouvait se dispenser d'en faire l'objet de ses vues spéculatives, et cette fois avec le ferme propos de réaliser, si c'était possible, le projet qui sortirait de ses méditations. Après avoir longtemps cherché dès avant l'arrivée de Clara, après l'avoir dix fois conduite à l'autel, chaque fois avec un nouvel époux, elle s'était enfin arrêtée à l'idée que le jeune étudiant Witse serait pour sa nièce un parti convenable. Gerrit avait trois ou quatre ans de plus qu'elle; ses parents possédaient une fortune raisonnable, et de plus comptaient parmi ses meilleurs amis, ce à quoi contribuait principalement cette circonstance, que dans toute la ville d'Erasme on ne pouvait trouver personne qui écoutât avec plus de patience et d'affabilité, les éloges de la perle des fils, que monsieur et madame Vernooy. Une fois ce mariage décidé dans son intérieur, il lui fut impossible de s'imaginer quelque bonheur dans l'avenir pour Clara, sans que le susdit mariage fût d'abord conclu devant l'officier de l'état civil, puis béni par son ministre favori, et par degrés elle en vint aussi à mettre au nombre de ses articles de foi, que les choses étaient ainsi décrétées dans le ciel. Elle ne doutait pas un instant non plus que Gerrit ne revînt pendant le séjour de Clara à Rotterdam, et se mettait l'esprit à la torture pour trouver comment au besoin, on pourrait amener ce retour. Oublieuse des paroles de son illustre contemporain Napoléon (à la mort duquel, soit dit en passant, elle ne croyait pas encore tout à fait), que rien ne glace les cœurs comme l'excès de zèle d'autrui, elle s'était mise à prôner tous les jours, et cela dans les moments les plus mal choisis, le mérite transcendant du jeune homme. Pour ce faire, elle avait fait usage de tous les éloges qu'elle avait recueillis de la bouche de monsieur et madame Witse, et comme ceux-ci tombaient admirablement d'accord sur l'apologie de Gerrit, et répétaient à l'envi, combien Gerrit était studieux, combien Gerrit se conduisait raisonnablement au milieu de la folle jeunesse de Leyde, combien Gerrit était bien vu de ses professeurs, combien Gerrit était fort dans toutes les sciences, il en était résulté que la joyeuse Clara n'avait pu se former d'autre idée du jeune homme tant encensé, que celle d'un intolérable pédant, espèce d'êtres qui, à ses yeux, devaient être estimés les plus ennuyeuses des créatures. D'après cela, elle s'était bien gardée de s'informer de l'extérieur de cette sorte de monstre, persuadée qu'elle était qu'il était impossible qu'il ne ressemblât pas d'une manière frappante au pâle sous-maître du village voisin de la campagne de son père. Madame Witse avait eu la sottise, sans que Gerrit le sût (car il ne soupçonnait pas que sa mère eût conservé de pareilles niaiseries), de répandre des copies de quelques pièces de vers que Gerrit avait faites à l'âge de douze ans, et qui, naturellement, étaient très-médiocres; mais ces vers, de même que la plupart de ceux que font les enfants, étaient écrits sur un ton si grave et si plein de mort et d'éternité, que Clara, à qui on les avait montrés, en avait ri de tout son cœur. Par tous ces motifs, la perspective de s'asseoir à la même table que cette merveille, n'excita nullement chez Clara le degré de satisfaction sur laquelle sa tante avait compté.

—Ce sera bien sûr toute une fête! poursuivit la digne dame, pour provoquer plus d'enthousiasme chez Clara; Gerrit vient d'être promu.

—Holà, holà, ma chère! dit monsieur Vernooy, qui entrait justement, il n'en est pas encore là!...

—C'est bien vrai! dit madame Vernooy qu'inquiétait toute restriction, oui, mon cher trésor, il est promu.

—Non vraiment, répondit-il en s'installant dans son fauteuil, mais il a fait un examen, un très-grand examen. Witse ma raconté que cela a duré deux jours; comment s'appelle cet examen, je l'ai oublié; mais ce qui est certain c'est que le premier jour il a disséqué un cadavre tout entier et le second, il a ... enfin! Il a fait autre chose, mais toujours parfaitement.

—Bah, dit Clara, un cadavre entier!

—Il a sûrement le plus haut? demanda madame Vernooy.

—Le plus haut quoi? demanda son mari.

—Le plus haut ... oh, comment donc cela s'appelle-t-il? je veux dire le plus haut, voyez-vous, tout ce qu'il y a de plus haut; c'est comme, pour dire, le primus à l'école latine. Il était primus tous les ans. Sais-tu ce que c'est primus, Clara?