Que penser, par exemple, d'un homme de quarante-huit ans qui, au moment où son pays, plongé dans les plus vastes complications qui aient jamais menacé l'existence d'un peuple, écrit à sa maîtresse: «Au milieu de tout cela, j'ai le chagrin de n'être occupé que de vous seule. Le monde croulerait, que je ne songerais qu'à vous.»
Son pays est menacé d'un incendie général. Les rois se disputent le trône, et l'étranger, prêt à fondre sur la France comme sur une proie, épie l'heure d'une défaillance. M. Benjamin Constant en profite pour presser la dame de ses pensées de lui accorder le plus de temps possible. Il se pose d'avance en victime, afin de se donner les grâces du supplice, comme si les rois étaient assez fous pour couper ces têtes sonores et légères, qu'ils savent bien être la propriété de tous les pouvoirs qui veulent s'en servir sans trop compter sur elles.
Mme de Récamier, beauté froide et spirituelle, contemplait sans s'émouvoir cette manœuvre à la Werther, qui ne seyait pas beaucoup à un homme de l'âge de M. Benjamin Constant. «Dans sa jeunesse, dit M. Pagès (de l'Ariége), inexpérimenté et timide, il échouait souvent devant cet esprit de finesse que la coquetterie donne aux femmes. Il demandait de l'amour, on lui offrait de l'amitié, et il entrait en fureur contre toutes les femmes qui ne disputaient avec lui que sur un synonyme.»
Sauf la timidité, dont il avait eu le temps de se guérir, la situation était à peu près la même.
L'article du 19 mars fut donc le résultat de cette tactique amoureuse. Il spéculait sur le danger. «J'ai besoin de ma tête, disait-il; je l'expose pour une cause que vous aimez.»
Après l'article, il parle de gaieté sur l'échafaud, pourvu qu'on l'aime.
Mais il manqua son effet, et l'Empereur envoya ce vieux fou travailler à l'acte additionnel.
Dans ses Mémoires sur les Cent-Jours, M. Benjamin Constant expliqua sa conduite. Mais on prouve tout ce que l'on veut. C'est une affaire de dextérité d'esprit et de style. Ce qui est plus difficile, c'est de convaincre. Il ne convainquit personne... pas même sa maîtresse, qui peut-être le méprisait un peu plus que le public.
Alors, l'amant éconduit parle de sombre carrière. On dirait qu'il a flairé le romantisme. Il ne demande plus que de l'amitié. Après Waterloo, il sent venir l'insulte et le gentilhomme—ce qu'il y a de plus réel en lui—se redresse un peu. Mais combien tout cela est peu viril!
Sa défection lui a, du moins, servi à une chose, c'est à le ramener dans le sentier national. «Vous verrez, écrit-il à Mme de Récamier, ce que seront les Bourbons, doublés des Cosaques pour la seconde fois!»