Dans cette débâcle de 1815, M. Benjamin Constant vit Mme de Krudner. Cette rencontre mystique acheva de mettre le désarroi dans ses idées. Il tomba dans une sentimentalité religieuse assez originale de la part d'un sceptique de cette force.

Ici commence, pour M. Benjamin Constant, un de ces retours d'agitations qui venaient le surprendre bien tard. Il les affronta, d'ailleurs, avec l'énergie, le courage et l'entrain d'un vaillant homme.

Réfugié d'abord en Angleterre, où il publia son roman d'Adolphe, il rentra en France en 1816. On le dénonçait aux fureurs de la réaction; on le provoqua, on l'attaqua même en pleine rue, à Saumur. Il se battit en duel avec M. de Montlosier. Malade à ne pouvoir marcher, il eut aussi un duel avec M. Barbier des Essarts. Il se battit dans un fauteuil.

La carrière politique de M. Benjamin Constant fut mieux remplie sous les Bourbons qu'elle ne l'avait été précédemment. Envoyé à la Chambre par le collège électoral de la Sarthe, en 1818, il prit place dans les rangs de l'opposition constitutionnelle.

Il parla et écrivit beaucoup en faveur de la liberté. Ses discours ont été réunis en deux volumes intitulés, un peu prétentieusement peut-être, Cours de politique constitutionnelle.

Il écrivit un Traité de la doctrine politique et des moyens de rallier les partis en France, vaste sujet toujours élaboré, toujours inefficace. Il prêtait aussi le concours de sa plume élégante et souple à la Minerve.

En même temps qu'il prodiguait ainsi les ressources de son esprit, ne pouvant plus livrer ses forces épuisées aux travaux de l'amour, il les abandonnait au démon du jeu. Un repaire, bien connu alors sous la dénomination de Cercle des Étrangers, voyait chaque nuit apparaître ce grand et précoce vieillard à ses tapis verts chargés d'or.

Accablé de maux, épuisé, en proie aux chirurgiens, il venait de subir une redoutable opération, quand survint la révolution de juillet. «Il se joue ici une partie où nos têtes servent d'enjeu, apportez la vôtre,» lui écrit M. de Lafayette.

Il part, tout sanglant encore du bistouri, et arrive en chaise à porteurs à l'Hôtel-de-Ville.

Louis-Philippe lui donna deux cent, d'autres disent trois cent mille francs. M. Benjamin les accepta pour les remettre à M. Lafitte, à qui il les avait empruntés.