VIII
Telle est cette race, la dernière venue, qui, dans la décadence de ses sœurs, la grecque et la latine, apporte dans le monde une civilisation nouvelle avec un caractère et un esprit nouveaux. Inférieure en plusieurs endroits à ses devanciers, elle les surpasse en plusieurs autres. Parmi ses bois, ses boues et ses neiges, sous son ciel inclément et triste, dans sa longue barbarie, les instincts rudes ont pris l'empire; le Germain n'a point acquis l'humeur joyeuse, la facilité expansive, le sentiment de la beauté harmonieuse; son grand corps flegmatique est resté farouche et roide, vorace et brutal; son esprit inculte et tout d'une pièce est demeuré enclin à la sauvagerie et rétif à la culture. Alourdies et figées, ses idées ne savent pas s'étaler aisément, abondamment, avec une suite naturelle et une régularité involontaire. Mais cet esprit exclu du sentiment du beau n'en est que plus propre au sentiment du vrai. La profonde et poignante impression qu'il reçoit du contact des objets et qu'il ne sait encore exprimer que par un cri, l'exemptera plus tard de la rhétorique latine, et se tournera vers les choses aux dépens des mots. Bien plus, sous la contrainte du climat et de la solitude, par l'habitude de la résistance et de l'effort, le modèle idéal s'est déplacé pour lui; ce sont les instincts virils et moraux qui ont pris l'empire, et parmi eux, le besoin d'indépendance, le goût des mœurs sérieuses et sévères, l'aptitude au dévouement et à la vénération, le culte de l'héroïsme. Ce sont là les rudiments et les éléments d'une civilisation plus tardive, mais plus saine, moins tournée vers l'agrément et l'élégance, moins fondée sur la justice et la vérité[74]. En tout cas, jusqu'ici, la race est intacte, intacte dans sa grossièreté primitive; la culture qui lui est venue de Rome, n'a pu ni la développer, ni la déformer. Si le christianisme y est entré, c'est par des affinités naturelles et sans altérer le génie natif. Voici venir une nouvelle conquête qui, cette fois, avec des idées apporte aussi des hommes. Mais les Saxons, selon l'usage des races germaines, races vigoureuses et fécondes, ont multiplié énormément depuis six siècles; il y en a peut-être deux millions en ce moment, et l'armée normande est de soixante mille hommes[75]. Ces Normands ont beau s'être altérés, francisés; d'origine et par quelque reste d'eux-mêmes ils sont parents de leurs vaincus. Ils ont beau importer leurs mœurs et leurs poëmes, faire entrer dans la langue un tiers de ses mots; cette langue reste toute germanique, de fonds et de substance[76]; si sa grammaire change, c'est d'elle-même, par sa propre force, dans le même sens que ses parentes du continent. Au bout de trois cents ans, ce sont les conquérants qui sont conquis; c'est l'anglais qu'ils parlent; c'est le sang anglais qui, par les mariages, a fini par maîtriser le sang normand dans leurs veines. Après tout, la race demeure saxonne. Si le vieux génie poétique disparaît après la conquête, c'est comme un fleuve qui s'enfonce et coule sous terre. Il en sortira dans cinq cents ans.
CHAPITRE II.
Les Normands.
- I. Formation et caractère de l'homme féodal.
- II. Expédition et caractère des Normands.—Contraste des Normands et des Saxons.—Les Normands sont Français.—Comment ils sont devenus Français.—Leur goût et leur architecture.—Leur curiosité et leur littérature.—Leur chevalerie et leurs amusements.—Leur tactique et leur succès.
- III. Forme d'esprit des Français.—Deux traits principaux: les idées distinctes et les idées suivies.—Construction psychologique de l'esprit français.—Narrations prosaïques, manque de coloris et de passion, facilité et bavardage.—Logique et clarté naturelle, sobriété, grâce et délicatesse, finesse et moquerie.—L'ordre et l'agrément.—Quel genre de beauté et quelle sorte d'idées les Français ont apportés dans le monde.
- IV. Les Normands en Angleterre.—Leur situation et leur tyrannie.—Ils importent leur littérature et leur langue.—Ils oublient leur littérature et leur langue.—Peu à peu ils apprennent l'anglais.—Peu à peu l'anglais se francise.
- V. Ils traduisent en anglais des livres français.—Paroles de sir John Mandeville.—Layamon, Robert de Gloucester, Robert de Brunne.—Ils imitent en anglais la littérature française.—Manuels moraux, chansons, fabliaux, chansons de Geste.—Éclat, frivolité et vide de cette culture française.—Barbarie et ignorances de cette civilisation féodale.—La chanson de Geste de Richard Cœur de Lion, et les voyages de sir John de Mandeville.—Pauvreté de la littérature importée et implantée en Angleterre.—Pourquoi elle n'a point abouti sur le continent ni en Angleterre.
- VI. Les Saxons en Angleterre.—Persistance de la nation saxonne, et formation de la constitution anglaise.—Persistance du caractère saxon et formation du caractère anglais.
- VII. Opposition du héros populaire en France et en Angleterre.—Les fabliaux du Renard et les ballades de Robin Hood.—Comment le caractère saxon maintient et prépare la liberté politique.—Opposition de l'état des communes en France et en Angleterre.—Théorie de la constitution anglaise par sir John Fortescue.—Comment la constitution de la nation saxonne maintient et prépare la liberté politique.—Situation de l'Église et précurseurs de la Réforme en Angleterre.—Pierre Plowman et Wyclef.—Comment le caractère saxon et la situation de l'Église normande préparent la réforme religieuse.—Inachèvement et impuissance de la littérature nationale.—Pourquoi elle n'a pas abouti.
I
Il y avait déjà un siècle et demi que sur le continent, dans l'affaissement et la dissolution universelle, une nouvelle société s'était faite et de nouveaux hommes avaient surgi. Contre les Normands et les brigands, les braves à la fin avaient fait ferme. Ils avaient planté leurs pieds dans le sol, et le chaos mouvant des choses croulantes s'était fixé par l'effort de leurs grands cœurs et de leurs bras. À l'embouchure des fleuves, aux défilés des montagnes, sur la lisière des marches dévastées, à tous les passages périlleux, ils avaient bâti leurs forts, chacun le sien, chacun sur sa terre, chacun avec sa bande de fidèles, et ils avaient vécu à la façon d'une armée disséminée mais en éveil, campés et ligués dans leurs châteaux, les armes en main, et en face de l'ennemi. Sous cette discipline un peuple redoutable s'était formé, cœurs farouches dans des corps athlétiques[77], incapables de contrainte, affamés d'actions violentes, nés pour la guerre permanente, parce qu'ils s'étaient trempés dans la guerre permanente, héros et brigands qui, pour sortir de leur solitude, se lançaient dans les entreprises, et s'en allaient en Sicile, en Portugal, en Espagne, en Livonie, en Palestine, en Angleterre, conquérir des terres ou gagner le paradis.
II
Le 27 septembre 1066, à l'embouchure de la Somme, on pouvait voir un grand spectacle: quatre cents navires à grande voilure, plus de mille bateaux de transport, et soixante mille hommes qui s'embarquaient. Le soleil se levait magnifiquement après de longues pluies; les trompettes sonnaient, les cris de cette multitude armée montaient jusqu'au ciel; à perte de vue, sur la plage, dans la rivière largement étalée, sur la mer qui s'ouvre au delà spacieuse et luisante, les mâts et les voiles se dressaient comme une forêt, et la flotte énorme s'ébranlait sous le vent du sud[78]. Le peuple qu'elle portait se disait originaire de Norvége, et on eût pu le croire parent de ces Saxons qu'il allait combattre; mais il avait avec lui une multitude d'aventuriers accourus par toutes les routes, de près et de loin, du Nord et du Midi, du Maine et de l'Anjou, du Poitou et de la Bretagne, de l'Île-de-France et de la Flandre, de l'Aquitaine et de la Bourgogne[79], et lui-même, en somme, était Français.
III
Comment se fait-il qu'ayant gardé son nom il eût changé de nature, et quelle série de rénovations avait fait d'un peuple germanique un peuple latin? C'est que ce peuple, lorsqu'il vint en Neustrie, n'était ni un corps de nation, ni une race pure. Ce n'était qu'une bande, et à ce titre, épousant les femmes du pays, il faisait entrer dans ses enfants la séve étrangère. C'était une bande scandinave, mais grossie par tous les coquins courageux et par tous les malheureux désespérés qui vaguaient dans le pays conquis[80], et à ce titre il recevait dans sa propre substance la séve étrangère. D'ailleurs, si la troupe errante s'était trouvée mélangée, la troupe établie l'avait été davantage; et la paix, par ses infiltrations, autant que la guerre par ses recrues, était venue altérer l'intégrité du sang primitif. Quand Rollon, ayant divisé la terre au cordeau entre ses hommes, eut pendu les voleurs et ceux qui leur donnaient assistance, des gens de tous les pays accoururent. La sécurité, la bonne et «roide» justice étaient si rares qu'elles suffisaient pour repeupler un pays[81]. Il appela les étrangers, disent les vieux auteurs, «et fit un seul peuple de tant de gens de natures diverses.» Ce ramassis de barbares, de réfugiés, de brigands, de colons émigrés, parla si promptement roman ou français, que le second duc voulant faire apprendre à son fils la langue danoise, fut obligé de l'envoyer à Bayeux où elle était encore en usage. Les grosses masses finissent toujours par faire le sang, et le plus souvent l'esprit et la langue. C'est pourquoi ceux-ci, transformés, se dégourdirent vite: la race fabriquée se trouva d'esprit alerte, bien plus avisée que les Saxons, ses voisins d'outre-Manche, toute semblable à ses voisines de Picardie, de Champagne et d'Île-de-France. «Les Saxons[82], dit un vieil auteur, buvaient à l'envi, et consumaient jour et nuit leurs revenus en festins, tandis qu'ils se contentaient d'habitations misérables: tout au contraire des Français et des Normands qui faisaient peu de dépense dans leurs belles et vastes maisons, étant d'ailleurs délicats dans leur nourriture et soigneux dans leurs habits, jusqu'à la recherche.» Les uns, encore alourdis par le flegme germanique, étaient des ivrognes gloutons que secouait par accès l'enthousiasme poétique; les autres, allégés par leur transplantation et leur mélange, sentaient déjà se développer en eux les besoins de l'esprit. «Vous auriez pu voir, chez eux, des églises s'élever dans chaque village, et des monastères dans les cités, construits dans un style inconnu auparavant,» en Normandie d'abord et tout à l'heure en Angleterre[83]. Le goût leur était venu tout de suite, c'est-à-dire l'envie de plaire aux yeux, et d'exprimer une pensée par des formes, une pensée neuve: l'arche circulaire s'appuyait sur une colonne simple ou sur un faisceau de colonnettes: les moulures élégantes s'arrondissaient autour des fenêtres; la rosace s'ouvrait simple encore et semblable à la rose des buissons, et le style normand se déployait original et mesuré entre le style gothique dont il annonçait la richesse, et le style roman dont il rappelait la solidité.