Avec le goût, aussi naturellement et aussi vite, la curiosité leur était venue. Les peuples sont comme les enfants; chez les uns la langue se délie aisément, et ils comprennent d'abord; chez les autres la langue se délie péniblement, et ils comprennent tard. Ceux-ci avaient fait lestement leur éducation, à la française. Les premiers en France, ils avaient débrouillé le français, le fixant, l'écrivant, si bien, qu'aujourd'hui nous entendons encore leurs codes et leurs poëmes. En un siècle et demi, ils s'étaient cultivés au point de trouver les Saxons «illettrés et grossiers[84].» Ce fut là leur prétexte pour les chasser des abbayes et de toutes les bonnes places ecclésiastiques. Et, en vérité, ce prétexte était aussi une raison, car ils haïssaient d'instinct la lourdeur stupide. Entre la conquête et la mort du roi Jean, ils établirent cinq cent cinquante-sept écoles en Angleterre. Henri Beauclerc, fils du conquérant, fut instruit dans les sciences; Henri II et ses trois fils l'étaient aussi; l'aîné, Richard Cœur de Lion, fut poëte. Lanfranc, premier archevêque normand de Cantorbéry, logicien subtil, discuta habilement sur la présence réelle; saint Anselme, son successeur, le premier penseur du siècle, crut découvrir une nouvelle preuve de l'existence de Dieu, et tenta de rendre la religion philosophique en faisant de la raison le chemin de la foi; certainement l'idée était grande, surtout au douzième siècle, et on ne pouvait aller plus vite en besogne. Sans doute cette science est la scolastique, et ces terribles in-folio tuent plus d'esprits qu'ils n'en nourrissent; mais on commence comme on peut, et le syllogisme, même latin, même théologique, est encore un exercice d'intelligence et une preuve d'esprit. Parmi ces abbés du continent qui s'installent en Angleterre, tel établit une bibliothèque; un autre, fondateur d'une école, fait représenter à ses écoliers «le jeu de sainte Catherine;» un autre écrit en latin poli des épigrammes «aiguisées comme celles de Martial.» Ce sont là les plaisirs d'une race intelligente, avide d'idées, d'esprit dispos et flexible, dont la pensée nette n'est point offusquée comme celle des têtes saxonnes par les hallucinations de l'ivresse et par les fumées de l'estomac vorace et rempli. Ils aiment les entretiens, les récits d'aventures. À côté de leurs chroniqueurs latins, Henri de Huntington, Guillaume de Malmesbury, hommes réfléchis déjà, et qui savent non-seulement conter, mais juger parfois, ils ont des chroniques rimées, en langue vulgaire, celle de Geoffroy Gaimar, de Benoît de Sainte-Maure, de Robert Wace. Et croyez que leurs faiseurs de vers ne seront pas stériles de paroles et ne les feront pas chômer de détails. Ils sont causeurs, conteurs, diseurs par excellence, agiles de langue et jamais à court. Chanteurs, point du tout; ils parlent, c'est là leur fort, dans leurs poëmes comme dans leurs chroniques. Ils ont écrit les premiers la chanson de Roland; par-dessus celle-là, ils en accumulent une multitude sur Charlemagne et ses pairs, sur Arthur et Merlin, sur les Grecs et les Romains, sur le roi Horn, sur Guy de Warwick, sur tout prince et tout peuple. Leurs trouvères, comme leurs chevaliers, prennent des deux mains chez les Gallois, chez les Francs, chez les Latins, et se lancent en Orient, en Occident, dans le large champ des aventures. Ils parlent à la curiosité comme les Saxons parlaient à l'enthousiasme, et détrempent dans leurs longues narrations claires et coulantes les vives couleurs des traditions germaines et bretonnes: des batailles, des surprises, des combats singuliers, des ambassades, des discours, des processions, des cérémonies, des chasses, une variété d'événements amusants, voilà ce que demande leur imagination agile et voyageuse. Au début, dans la chanson de Roland, elle se contient encore; elle marche à grands pas, mais elle ne fait que marcher. Bientôt les ailes lui viennent: les incidents se multiplient; les géants et les monstres foisonnent; la vraisemblance disparaît, la chanson du jongleur s'allonge en poëme sous la main du trouvère; il parlerait, comme le vieux Nestor, cinq années ou même six années entières, sans se lasser ni s'arrêter. Quarante mille vers, ce n'est point trop pour contenter leur bavardage: esprit facile, abondant, curieux, conteur, tel est le génie de la race; les Gaulois, leurs pères, arrêtaient les voyageurs sur les routes pour leur faire conter des nouvelles, et se piquaient comme eux «de bien se battre et de facilement parler.»

Avec les poëmes de chevalerie, ils ont la chevalerie; d'abord, il est vrai, parce qu'ils sont robustes, et qu'un homme fort aime à se prouver sa force en assommant ses voisins; mais aussi par désir de renommée et par point d'honneur. Par ce seul mot, l'honneur, tout l'esprit de la guerre est changé. Les poëtes saxons la peignaient comme une fureur meurtrière, comme une folie aveugle qui ébranlait la chair et le sang et réveillait les instincts de la bête de proie; les poëtes normands la décrivent comme un tournoi. La nouvelle passion qu'ils y font entrer, c'est la vanité et la galanterie; Guy de Warwick désarçonne tous les chevaliers de l'Europe pour mériter la main de la sévère et dédaigneuse Félice. Le tournoi lui-même n'est qu'une cérémonie, un peu brutale, à la vérité, puisqu'il s'agit de casser des bras et des jambes, mais brillante et française; faire parade d'adresse et de courage, étaler la magnificence de ses habits et de ses armes, être applaudi et plaire aux dames, de tels sentiments indiquent des hommes plus sociables, plus soumis à l'opinion, moins concentrés dans la passion personnelle, exempts de l'inspiration lyrique et de l'exaltation sauvage, doués d'un autre génie, puisqu'ils sont enclins à d'autres plaisirs.

Ce sont là les hommes qui, en ce moment, débarquaient en Angleterre pour y importer de nouvelles mœurs et y importer un nouvel esprit, Français de fond, d'esprit et de langue, quoique avec des traits propres et provinciaux; entre tous, les plus positifs, attentifs au gain, calculateurs, ayant les nerfs et l'élan de nos soldats, mais avec des ruses et des précautions de procureurs; coureurs héroïques d'aventures profitables; ayant voyagé en Sicile, à Naples, et prêts à voyager à Constantinople, à Antioche, mais pour prendre le pays ou rapporter de l'argent; politiques déliés, habitués, en Sicile, à louer leur valeur au plus offrant, et capables, au plus fort de la croisade, de faire des affaires, à l'exemple de leur Bohémond qui, devant Antioche, spéculait sur la disette de ses alliés chrétiens et ne leur ouvrait la ville qu'à condition de la garder pour lui; conquérants méthodiques et persévérants, experts dans l'administration et féconds en paperasses, comme ce Guillaume qui avait su organiser une telle expédition et une telle armée, qui en tenait le rôle écrit, et qui allait cadastrer sur son Domesdaybook toute l'Angleterre: seize jours après le débarquement on vit à Hastings, par des effets sensibles, le contraste des deux nations.

Les Saxons «toute la nuit mangèrent et burent. Vous les eussiez vus moult se démener, et saillir, et chanter,» avec les éclats d'une grosse joie bruyante[85]. Au matin, ils serrèrent derrière leurs palissades les masses compactes de leur lourde infanterie; et, la hache pendue au col, ils attendirent l'assaut. Les Normands, hommes avisés, calculèrent les chances du paradis et de l'enfer et voulurent mettre Dieu dans leurs intérêts. Robert Wace, leur historien et leur compatriote, n'est pas plus troublé par l'inspiration poétique qu'ils ne le sont par l'inspiration guerrière; et, la veille de la bataille, il a l'esprit aussi prosaïque et aussi lucide qu'eux[86]. Cet esprit parut aussi dans la bataille. Ils étaient, pour la plupart, archers et cavaliers, bons manœuvriers, adroits et agiles. Taillefer le jongleur, qui demanda l'honneur de frapper le premier coup, allait chantant, en vrai volontaire français, et faisant des tours d'adresse[87]. Arrivé devant les Anglais, il jeta trois fois sa lance, puis son épée en l'air, les recevant toujours par la poignée; et les pesants fantassins d'Harold, qui ne savaient que pourfendre les armures à coups de hache, «s'émerveillèrent, l'un disant à l'autre que c'était enchantement.» Pour Guillaume, entre vingt actions prudentes ou matoises, il fit deux bons calculs qui, dans ce grand embarras, le tirèrent d'affaire. Il ordonna à ses archers de tirer en l'air; ses flèches blessèrent beaucoup de Saxons au visage, et crevèrent l'œil d'Harold. Après cela, il feignit de fuir; les Saxons, ivres de joie et de colère, quittèrent leurs retranchements, et se livrèrent aux lances de ses cavaliers. Pendant le reste de la guerre, ils ne surent que se lever par petites bandes, combattre furieusement et se faire massacrer. La race forte, fougueuse et brutale se jette sur l'ennemi à la façon d'un taureau sauvage; les habiles chasseurs de Normandie la blessent avec dextérité, l'abattent et lui mettent le joug.

IV

Qu'est-ce donc que cette race française qui, par les armes et les lettres, fait, dans le monde une entrée si éclatante, et va dominer si visiblement qu'en Orient, par exemple, on donnera son nom de Francs à tous les peuples de l'Occident? En quoi consiste cet esprit nouveau, inventeur précoce, ouvrier de toute la civilisation du moyen âge? Il y a dans chaque esprit une action élémentaire qui, incessamment répétée, compose sa trame et lui donne son tour: à la ville ou dans les champs, cultivé ou inculte, enfant ou vieillard, il passe sa vie et emploie sa force à concevoir un événement ou un objet; c'est là sa démarche originelle et perpétuelle, et il a beau changer de terrain, revenir, avancer, allonger et varier sa course, tout son mouvement n'est jamais qu'une suite de ces pas joints bout à bout; en sorte que la moindre altération dans la grandeur, la promptitude ou la sûreté de l'enjambée primitive transforme et régit toute la course, comme dans un arbre la structure du premier bourgeon dispose tout le feuillage et gouverne toute la végétation[88]. Quand le Français conçoit un événement ou un objet, il le conçoit vite et distinctement; nul trouble intérieur, nulle fermentation préalable d'idées confuses et violentes qui, à la fin concentrées et élaborées, fassent éruption par un cri. Les mouvements de son intelligence sont adroits et prompts comme ceux de ses membres; du premier coup, et sans effort, il met la main sur son idée. Mais il ne met la main que sur elle; il a laissé de côté tous les profonds prolongements enchevêtrés par lesquels elle plonge et se ramifie dans ses voisines; il ne s'embarrasse pas d'eux, il n'y songe pas; il détache, cueille, effleure, et puis c'est tout. Il est privé, ou, si vous l'aimez mieux, il est exempt de ces soudaines demi-visions, qui, secouant l'homme, lui ouvrent en un instant les grandes profondeurs et les lointaines perspectives. C'est l'ébranlement intérieur qui suscite les images; n'étant point ébranlé, il n'imagine pas. Il n'est ému qu'à fleur de peau; la grande sympathie lui manque; il ne sent pas l'objet tel qu'il est, complexe et d'ensemble, mais par portions, avec une connaissance discursive et superficielle. C'est pourquoi nulle race en Europe n'est moins poétique. Regardez leurs épopées qui naissent, on n'en a jamais vu de plus prosaïques. Ce n'est pas le nombre qui manque: la chanson de Roland, Garin le Loherain, Ogier le Danois, Berthe aux grands pieds, il y en a une bibliothèque; bien plus, alors les mœurs sont héroïques et les âmes sont neuves; ils ont de l'invention, ils content des événements grandioses; et malgré tout cela, leurs récits sont aussi ternes que ceux des bavards chroniqueurs normands. Sans doute, quand Homère conte, il est clair autant qu'eux et développe comme eux; mais à chaque instant les magnifiques noms de l'Aurore aux doigts rosés, de l'Air au large sein, de la Terre divine et nourrice, de l'Océan qui ébranle la terre, viennent étaler leur floraison empourprée au milieu des discours et des batailles, et les grandes comparaisons surabondantes qui suspendent le récit annoncent un peuple plus enclin à jouir de la beauté qu'à courir droit au fait. Des faits ici, toujours des faits, il n'y a rien autre chose; le Français veut savoir si le héros tuera le traître, si l'amant épousera la demoiselle; ne le retardez pas dans la poésie ni les peintures. Il marche agilement vers l'issue, sans s'attarder aux rêves du cœur, ou devant les richesses du paysage. Nulle splendeur, nulle couleur dans son récit: son style est tout à fait nu, jamais de figures; on peut lire dix mille vers de ces vieux poëmes sans en rencontrer une. Voulez-vous ouvrir le plus ancien, le plus original, le plus éloquent, à l'endroit le plus émouvant, la chanson de Roland au moment où Roland meurt? Le conteur est ému, et pourtant son langage reste le même, uni, sans accent, tant ils sont pourvus du génie de la prose et dépourvus du génie de la poésie! Il donne un abrégé de motifs, le sommaire des événements, la suite des raisons affligeantes, la suite des raisons consolantes[89]. Rien de plus. Ces hommes voient la chose ou l'action en elle-même, et s'en tiennent à cette vue. Leur idée demeure exacte, nette et simple, et n'éveille pas une image voisine pour se confondre avec elle, se colorer et se transformer. Elle reste sèche; ils conçoivent une à une les parties de l'objet sans jamais les rassembler, comme les Saxons, en une brusque demi-vision passionnée et lumineuse. Rien de plus opposé à leur génie que les vrais chants et les profondes hymnes, telles que les moines anglais en chantent encore sous les voûtes basses de leurs églises. Ils seraient déroutés par les saccades et l'obscurité de ce langage. Ils ne sont pas capables de tels accès d'enthousiasme et de tels excès d'émotions. Ils ne crient jamais, ils parlent ou plutôt ils causent, et jusque dans les moments où l'âme bouleversée devrait, à force de trouble, cesser de penser et de sentir. Ainsi, dans un mystère, Amis, qui est lépreux, demande tranquillement à son ami Amille de tuer ses deux fils pour le guérir de la lèpre, et Amille répond plus tranquillement encore[90]. Si jamais ils essayent de chanter, fût-ce dans le ciel, sur l'invitation de Dieu «un rondel haut et clair,» ils produiront[91] de petits raisonnements rimés aussi ternes que la plus terne des conversations. Poussez cette littérature à bout, regardez-la comme celle des Scaldes, au moment de la décadence, lorsque ses vices exagérés comme ceux des Scaldes manifestent avec un grossissement marqué le genre d'esprit qui la produit. Les Scaldes tombaient dans le galimatias; elle se perd dans le bavardage et la platitude. Le Saxon ne maîtrisait point son besoin d'exaltation; le Français ne contient pas la volubilité de sa langue. Il est trop long et trop clair, de même que le Saxon est trop obscur et trop court. L'un s'agitait et s'emportait avec excès; l'autre explique et développe sans mesure. Dès le douzième siècle, les chansons de Geste délayées débordent en rapsodies et en psalmodies de trente à quarante mille vers. La théologie y entre; la poésie devient une litanie interminable, intolérable, où les idées expliquées, développées et répétées à l'infini, sans un élan d'émotion ni un accent d'invention, coulent comme une eau claire et fade, et bercent de leurs rimes monotones le lecteur édifié et endormi. Déplorable abondance des idées distinctes et faciles; on l'a retrouvée au dix-septième siècle, dans le cailletage littéraire qui s'échangeait au-dessous des grands hommes; c'est le défaut et le talent de la race. Avec cet art involontaire d'apercevoir et d'isoler du premier coup et nettement chaque partie de chaque objet, on peut parler, même à vide et toujours.

Voilà la démarche primitive; comment se continue-t-elle dans la suivante? Ici apparaît un trait nouveau de l'esprit français, le plus précieux de tous. Il faut, pour qu'il comprenne, que la seconde idée soit contiguë à la première, sinon il est dérouté et s'arrête; il ne sait pas bondir irrégulièrement; il ne va que pas à pas, par un chemin droit; l'ordre lui est inné; sans étude et de prime abord, il désarticule et décompose l'objet ou l'événement tout compliqué, tout embrouillé, quel qu'il soit, et pose une à une les pièces à la suite des autres, en file, suivant leurs liaisons naturelles. Il a beau être barbare encore, son intelligence est une raison qui se déploie en s'ignorant. Rien de plus clair que le style de ses vieux contes et de ses premiers poëmes; ou ne s'aperçoit pas qu'on suit le conteur, tant sa démarche est aisée, tant le chemin qu'il ouvre est uni, tant il se laisse glisser doucement et insensiblement d'une idée dans l'idée voisine; c'est pour cela qu'il conte si bien. Les chroniqueurs, Villehardouin, Joinville, Froissart, inventeurs de la prose, ont une aisance et une clarté dont nul n'approche et, par-dessus tout, un agrément, une grâce qu'ils ne cherchent point. La grâce est ici chose nationale, et vient de cette délicatesse native qui a horreur des disparates: point de chocs violents, leur instinct y répugne; ils les évitent dans les œuvres de goût comme dans les œuvres de raisonnement; ils veulent que les sentiments comme les idées se lient et ne se choquent pas. Ils portent[92] partout cet esprit mesuré, fin par excellence. Ils se gardent bien, en un sujet triste, de pousser l'émotion jusqu'au bout; ils évitent les grands mots. Souvenez-vous comme Joinville conte, en six lignes, la fin de son pauvre prêtre malade qui voulut achever de célébrer sa messe, et «oncques puis ne chanta et mourut.» Ouvrez un mystère, celui de Théophile, celui de la reine de Hongrie: quand on veut la brûler avec son enfant, elle dit deux petits vers sur «cette douce rosée qui est un si pur innocent;» rien de plus. Prenez un fabliau, même dramatique; lorsque le chevalier pénitent, qui s'est imposé de remplir un baril de ses larmes, meurt auprès de l'ermite, il ne lui demande qu'un don suprême:

Que vous mettiez vos bras sur mi,
Si mourrai aux bras mon ami.

Peut-on exprimer un sentiment plus touchant d'une façon plus sobre? Il faut dire de leur poésie ce qu'on dit de certains tableaux: Cela est fait avec rien. Y a-t-il au monde quelque chose de plus délicatement gracieux que les vers de Guillaume de Lorris? L'allégorie enveloppe les idées pour leur ôter leur trop grand jour; des figures idéales, à demi transparentes, flottent autour de l'amant, lumineuses quoique dans un nuage, et le mènent parmi toutes les douceurs des sentiments nuancés jusqu'à la rose dont «la suavité replenist toute la plaine.» Cette délicatesse va si loin que dans Thibaut de Champagne, dans Charles d'Orléans, elle tourne à la mignardise, à la fadeur. Chez eux toutes les impressions s'atténuent: le parfum est si faible que souvent on ne le sent plus; à genoux devant leur dame, ils chuchotent des mièvreries et des gentillesses; ils aiment avec politesse et esprit; ils arrangent ingénieusement en bouquet «les paroles peintes,» toutes les fleurs «du langage frais et joli;» ils savent noter au passage les sentiments fugitifs, la mélancolie molle, la rêverie incertaine; ils sont aussi élégants, aussi beaux diseurs, aussi charmants que les plus aimables abbés du dix-huitième siècle: tant cette légèreté de main est propre à la race, et prompte à paraître sous les armures et parmi les massacres du moyen âge, aussi bien que parmi les révérences et les douillettes musquées de la dernière cour!—Vous la trouverez dans leur coloris comme dans leurs sentiments. Ils ne sont point frappés par la magnificence de la nature, ils n'en voient guère que les jolis aspects; ils peignent la beauté d'une femme d'un seul trait qui n'est qu'aimable en disant «qu'elle est plus gracieuse que la rose en mai.» Ils ne ressentent pas ce trouble terrible, ce ravissement, ce soudain accablement de cœur que montrent les poésies voisines; ils disent discrètement «qu'elle se mit à sourire, ce qui moult lui avenait.» Ils ajoutent, quand ils sont en humeur descriptive: «qu'elle eut douce haleine et savourée,» et le corps aussi blanc «comme est la neige sur la branche quand il a fraîchement neigé.» Ils s'en tiennent là; la beauté leur plaît, mais ne les transporte pas. Ils goûtent les émotions agréables, ils ne sont pas propres aux sensations violentes. Le profond rajeunissement des êtres, l'air tiède du printemps qui renouvelle et ébranle toutes les vies, ne leur suggère qu'un couplet gracieux; ils remarquent en passant que «déjà est passé l'hiver, que l'aubépine fleurit, et que la rose s'épanouit;» puis ils vont à leurs affaires. Légère gaieté prompte à passer, comme celle que fait naître un de nos paysages d'avril; un instant le conteur a regardé la fumée des ruisseaux qui monte autour des saules, la riante vapeur qui emprisonne la clarté du matin; puis, quand il a chantonné un refrain, il revient à son conte. Il veut s'amuser, c'est là son fort.

Dans la vie, comme dans la littérature, c'est l'agrément qu'il recherche, non la volupté ou l'émotion. Il est égrillard et non voluptueux, friand et non gourmand. Il prend l'amour comme un passe-temps, non comme une ivresse. C'est un joli fruit qu'il cueille, goûte et laisse. Encore faut-il noter que le meilleur du fruit, à ses yeux, c'est d'être un fruit défendu. Il se dit qu'il dupe un mari, «qu'il trompe une cruelle et croit gagner des pardons à cela[93].» Il veut rire, c'est là son état préféré, le but et l'emploi de sa vie; surtout il veut rire aux dépens d'autrui. Le petit vers de ses fabliaux gambade et sautille comme un écolier en liberté, à travers toutes les choses respectées ou respectables, daubant sur l'Église, les femmes, les grands, les moines. Gabeurs, gausseurs, nos pères ont en abondance le mot et la chose, et la chose leur est si naturelle que, sans culture et parmi des mœurs brutales, ils sont aussi fins dans la raillerie que les plus déliés. Ils effleurent les ridicules, ils se moquent sans éclat, et comme innocemment; leur style est si uni, qu'au premier aspect on s'y méprend, on n'y voit pas de malice. On les croit naïfs, ils ont l'air de n'y point toucher; un mot glissé montre seul le sourire imperceptible: c'est l'âne, par exemple, qu'on appelle l'archiprêtre, à cause de son air sérieux et de sa soutane feutrée, et qui gravement se met à «orguenner.» Au bout de l'histoire, le fin sentiment du comique vous a pénétré sans que vous sachiez comment il est entré chez vous. Ils n'appellent pas les choses par leur nom, surtout en matière d'amour; ils vous les laissent deviner: ils vous jugent aussi éveillé et avisé qu'eux-mêmes[94]. Sachez bien qu'on a pu choisir chez eux, embellir parfois, épurer peut-être, mais que leurs premiers traits sont incomparables. Quand le renard s'approche du corbeau pour lui voler son fromage, il débute en papelard, pieusement et avec précaution, en suivant les généalogies; il lui nomme «son bon père, don Rohart qui si bien chantait;» il loue sa voix qui est «si claire et si épurge.» Au mieux du monde chantissiez, si vous vous gardissiez des noix.» Renard est un Scapin, un artiste en inventions, non pas un simple gourmand; il aime la fourberie pour elle-même; il jouit de sa supériorité, il prolonge la moquerie. Quand Tibert le Chat, par son conseil, s'est pendu à la corde de la cloche en voulant sonner, il développe l'ironie, il la goûte et la savoure: il a l'air de s'impatienter contre le pauvre sot qu'il a pris au lacs, l'appelle orgueilleux, se plaint de ce que l'autre ne lui répond pas, de ce qu'il veut monter aux nues, et aller retrouver les saints. Et d'un bout à l'autre, cette longue épopée est pareille; la raillerie n'y cesse pas, et ne cesse pas d'être agréable. Renard a tant d'esprit qu'on lui pardonne tout. Le besoin de rire est le trait national, si particulier que les étrangers n'y entendent mot et s'en scandalisent. Ce plaisir ne ressemble en rien à la joie physique qui est méprisable parce qu'elle est grossière; au contraire, il aiguise l'intelligence, et fait découvrir mainte idée fine pu scabreuse; les fabliaux sont remplis de vérités sur l'homme et encore plus sur la femme, sur les basses conditions et encore plus sur les hautes; c'est une manière de philosopher à la dérobée et hardiment, en dépit des conventions et contre les puissances. Ce goût n'a rien de commun non plus avec la franche satire, qui est laide parce qu'elle est cruelle; au contraire, il provoque la bonne humeur; on voit vite que le railleur n'est point méchant, qu'il ne veut point blesser; s'il pique, c'est comme une abeille sans venin; un instant après il n'y pense plus; au besoin il se prendra lui-même pour objet de plaisanterie; tout son désir est d'entretenir en lui-même et en nous un pétillement d'idées agréables. Est-ce que vous ne voyez point ici et d'avance l'abrégé de toute la littérature française, l'impuissance de la grande poésie, la perfection subite et durable de la prose, l'excellence de tous les genres qui touchent à la conversation ou à l'éloquence; le règne et la tyrannie du goût et de la méthode; l'art et la théorie du développement et de l'arrangement; le don d'être mesuré, clair, amusant et piquant? Comment les idées s'ordonnent, voilà ce que nous avons enseigné à l'Europe; quelles sont les idées agréables, voilà ce que nous avons montré à l'Europe: et voilà ce que nos Français du onzième siècle vont pendant cinq cents ans, à coups de lance, puis à coups de bâton, puis à coups de férule, enseigner et montrer à leurs Saxons.