V

Considérez donc ce Français, Normand, Angevin ou Manceau, qui dans sa cotte de maille bien fermée, avec son épée et sa lance, est venu chercher fortune en Angleterre. Il a pris le manoir de quelque Saxon tué, et s'y est établi avec ses soldais et ses camarades, leur donnant des terres, des maisons, des péages, à charge de combattre sous lui et pour lui, comme hommes d'armes, comme maréchaux, comme porte-bannières; c'est une ligue en vue du danger. En effet, ils sont en pays ennemi et conquis, et il faut bien qu'ils se soutiennent. Chacun s'est hâté de se bâtir une place de refuge, un château ou forteresse[95], bien barricadée, en solides pierres, avec des fenêtres étroites, munie de créneaux, garnie de soldats, percée de meurtrières. Puis ils sont allés à Salisbury, au nombre de soixante mille, tous possesseurs de terres, ayant au moins de quoi entretenir un cheval ou une armure complète; là, mettant leur main dans celle de Guillaume; ils lui ont promis foi et assistance, et l'édit du roi a déclaré «qu'ils doivent être tous unis et conjurés comme des frères d'armes» pour se prêter défense et secours. Ils sont une colonie armée et campée à demeure, comme les Spartiates parmi les Ilotes, et font des lois en conséquence. Quand un Français est trouvé mort dans un canton, les habitants doivent livrer le meurtrier, sinon ils payent quarante-sept marcs d'amende; si le mort est Anglais, c'est aux gens du lieu d'en faire la preuve par le serment de quatre proches parents du mort. Qu'ils se gardent de tuer un cerf, un sanglier ou une biche: pour un délit de chasse, ils auront les yeux crevés. De tous leurs biens, ils n'ont rien conservé qu'à «titre d'aumône,» ou à condition de tribut, ou sous serment d'hommage. Tel Saxon libre et propriétaire est devenu «serf de corps sur la glèbe de son propre champ[96].» Telle Saxonne noble et riche sent peser sur ses épaules la main d'un valet normand devenu par force son mari ou son amant. Il y a des bourgeois saxons de deux sous, d'un sou, selon la somme qu'ils rapportent à leur maître; on les vend, on les engage, on les exploite de compte à demi, comme d'un bœuf ou d'un âne. Un abbé normand fait déterrer ses prédécesseurs saxons et jeter leurs ossements hors des portes. Un autre a des hommes d'armes qui, à coups d'épée, mettent à la raison ses moines récalcitrants. Imaginez, si vous pouvez, l'orgueil de ces nouveaux seigneurs, orgueil de vainqueurs, orgueil d'étrangers, orgueil de maîtres, nourri par les habitudes de l'action violente, et par la sauvagerie, l'ignorance et l'emportement de la vie féodale. «Tout ce qu'ils voulaient, disent les vieux chroniqueurs, ils se le croyaient permis. Ils versaient le sang au hasard, arrachaient le morceau de pain de la bouche des malheureux et prenaient tout l'argent, les biens, la terre[97].» Par exemple, «tous les gens du pays bas avaient grand soin de paraître humbles devant Ives Taillebois, et de ne lui adresser la parole qu'un genou en terre; mais quoiqu'ils s'empressassent de lui rendre tous les honneurs possibles et de payer tout ce qu'ils lui devaient et au delà, en redevances et en services, il les vexait, les tourmentait, les torturait, les emprisonnait, lançait ses chiens à la poursuite du bétail..., cassait les jambes et l'échine des bêtes de somme..., et faisait assaillir leurs serviteurs sur les routes à coups de bâton ou d'épée.» Ce n'était pas à de pareils malheureux[98] que les Normands pouvaient ou voulaient emprunter quelque idée ou quelque coutume; ils les méprisaient comme «brutaux et stupides.» Ils étaient parmi eux, comme les Espagnols au seizième siècle parmi leurs sujets d'Amérique, supérieurs par la force, supérieurs par la culture, plus instruits dans les lettres, plus experts dans les arts de luxe. Ils gardèrent leurs mœurs et leur langue. Toute l'Angleterre apparente, la cour du roi, les châteaux des nobles, les palais des évêques, les maisons des riches, fut française, et les peuples scandinaves, dont soixante ans auparavant les rois saxons se faisaient chanter les poëmes, crurent que la nation avait oublié sa langue, et la traitèrent dans leurs lois comme si elle n'était plus leur sœur.

C'est donc une littérature française qui en ce moment s'établit au delà de la Manche[99], et les conquérants font effort pour qu'elle soit bien française, bien purgée de tout alliage saxon. Ils y tiennent si fort que les nobles de Henri II envoient leurs fils en France pour les préserver des barbarismes. Pendant deux cents ans «les enfants à l'école, dit Hygden[100], contre l'usage et l'habitude de toute nation, furent obligés de quitter leur langue propre, de traduire en français leurs leçons latines et de faire leurs exercices en français.» Les statuts des universités obligeaient les étudiants à ne converser qu'en français ou en latin. «Les enfants des gentilshommes apprenaient à parler français du moment où on les berçait dans leur berceau; et les campagnards s'étudiaient avec beaucoup de zèle à parler français pour se donner l'air de gentilshommes.» À plus forte raison la poésie est-elle française. Le Normand a amené avec lui son ménestrel; il y a un jongleur Taillefer qui chante la chanson de Roland à la bataille d'Hastings; il y a une jongleuse, Adeline, qui reçoit une terre dans le partage qui suit la conquête. Le Normand, qui raille les rois saxons, qui déterre les saints saxons et les jette hors des portes de l'église, n'aime que les idées et les vers français. C'est en vers français que Robert Wace lui rédige l'histoire légendaire de cette Angleterre qu'il vient de conquérir et l'histoire positive de cette Normandie où il a pied encore. Entrez dans une de ces abbayes, où viennent chanter les ménestrels, «où les clercs, après dîner et souper, lisent les poëmes, les chroniques des royaumes, les merveilles du monde[101],» vous ne trouverez que vers latins ou français, prose française ou latine. Que devient l'anglais? Obscur, méprisé, on ne l'entend plus que dans la bouche des francklins dégradés, des outlaws de la forêt, des porchers, des paysans, de la basse classe. On ne l'écrit plus ou on ne l'écrit guère; insensiblement, on voit dans la chronique saxonne le vieil idiome s'altérer, puis s'éteindre; cette chronique s'arrête un siècle après la conquête[102]. Les gens qui ont assez de loisir et de sécurité pour lire ou écrire, sont Français; c'est pour eux que l'on invente et que l'on compose; la littérature s'accommode toujours au goût de ceux qui peuvent la goûter et la payer. Même les Anglais[103] se travaillent pour écrire en français; par exemple, Robert Grosthead, dans son poëme allégorique sur le Christ; Peter Langtoft, dans sa Chronique d'Angleterre et dans sa Vie de Thomas Becket; Hue de Rotheland dans son poëme d'Ipomedon; Jean Hoveden et bien d'autres. Plusieurs écrivent la première moitié du vers en anglais, et la seconde en français: étrange marque de l'ascendant qui les façonne et les opprime. Encore au quinzième siècle[104] plusieurs de ces pauvres gens s'emploient à cette besogne; le français est le langage de la cour, c'est de cette langue qu'est venue toute poésie, toute élégance; on n'est qu'un pataud tant qu'on est inhabile à la manier. Ils s'y attachent comme nos vieux érudits aux vers latins; ils se francisent comme ceux-ci se latinisaient, de force, et avec une sorte de crainte, sachant bien qu'ils ne sont que des écoliers et des provinciaux. Un de leurs meilleurs poëtes, Gower, sur la fin de ses œuvres françaises, s'excuse humblement de n'avoir point «de Français la faconde.—Pardonnez-moi, dit-il, que de ce je forsvoie; je suis Anglais.»

Après tout cependant, ni la race, ni la langue n'ont péri. Il faut bien que le Normand apprenne l'anglais pour commander à ses tenanciers; sa femme, la Saxonne, le lui parle, et ses fils le reçoivent des lèvres de leur nourrice; la contagion est bien forte, puisqu'il est obligé de les envoyer en France pour les préserver du jargon qui, sur son domaine, menace de les envahir et de les gâter. De génération en génération, la contagion gagne; on la respire dans l'air, à la chasse avec les forestiers, dans les champs avec les fermiers, sur les navires avec les matelots; car ce ne sont pas ces gens grossiers, tout enfoncés dans la vie corporelle, qui peuvent apprendre un langage étranger; par le simple poids de leur lourdeur, ils imposent leur idiome, au moins pour ce qui est des mots vivants. Que les termes savants, la langue du droit, les expressions abstraites et philosophiques, bref tous les mots qui tiennent à la réflexion et à la culture, soient français, rien ne s'y oppose, et c'est ce qui arrive; ces sortes d'idées et cette sorte de langue restent au-dessus du gros public, qui, ne pouvant les toucher, ne peut les changer; cela fait du français, du français colonial sans doute, avarié, prononcé les dents serrées, avec une contorsion de gosier «à la mode non de Paris, mais de Stradford-at-Bow;» néanmoins c'est encore du français. Au contraire, pour ce qui est des actions usuelles et des objets sensibles, c'est le peuple, c'est le Saxon qui les dénomme; ces noms vivants sont trop enfoncés et enracinés dans son expérience pour qu'il s'en déprenne, et toute la substance de la langue vient ainsi de lui. Voilà donc le Normand qui, lentement et par force, parle et entend l'anglais, un anglais déformé, francisé, mais pourtant anglais de séve et de souche; il y a mis du temps, deux cents ans: c'est sous Henri III seulement que la nouvelle langue s'achève en même temps que la nouvelle constitution, et de la même façon, par alliance et mélange; les bourgeois viennent siéger dans le parlement avec les nobles, en même temps que les mots saxons viennent s'asseoir dans la langue côte à côte avec les mots français.

VI

Ainsi se forme l'anglais moderne, par compromis et obligation de s'entendre. Mais on devine bien que ces nobles, tout en parlant le patois naissant, ont gardé leur cœur plein des idées et des goûte français; c'est la France qui demeure la patrie de leur esprit, et la littérature qui commence n'est qu'une traduction. Traducteurs, copistes, imitateurs, il n'y a pas autre chose. L'Angleterre est une province lointaine qui est à la France ce que les États-Unis, il y a trente ans, étaient à l'Europe; elle exporte des laines et importe des idées. Ouvrez les Voyages de sir John Mandeville[105], le plus ancien prosateur, le Villehardouin du pays; son livre n'est que la traduction d'une traduction[106]: «Vous saurez, dit-il, que j'ai mis ce livre de latin en français, et l'ai mis derechef de français en anglais, afin que chaque homme de ma nation puisse l'entendre.» Il écrit d'abord en latin, c'est la langue des clercs; puis en français, c'est la langue du beau monde; enfin il se ravise et découvre que les barons, ses compatriotes, à force de gouverner des rustres saxons, ont cessé de leur parler normand, et que le reste de la nation ne l'a jamais su; il transcrit son manuscrit en anglais, et, par surcroît, prend soin de l'éclaircir, sentant qu'il parle à des esprits moins ouverts. «Il advint une fois, disait-il en français[107], que Mahomet allait dans une chapelle où il y avait un saint ermite. Il entra en la chapelle où il y avait une petite huisserie et basse, et était bien petite la chapelle; et alors devint la porte si grande qu'il semblait que ce fût la porte d'un palais.» Il s'arrête, se reprend, veut mieux s'expliquer pour les auditeurs d'outre-Manche, et dit en anglais: «Et quand Mahomet entra dans la chapelle, laquelle était chose petite et basse, et n'avait qu'une porte petite et basse, alors l'entrée commença à devenir si grande, si large et si haute, que c'était comme si c'eût été l'entrée d'un grand monastère ou la porte d'un palais[108].» Vous voyez qu'il amplifie, et se croit tenu d'assener et d'enfoncer trois ou quatre fois de suite la même idée pour la faire entrer dans un cerveau anglais; sa pensée s'est allongée, alourdie, et gâtée au passage. Ainsi que toute copie, la nouvelle littérature est médiocre, et répète sa voisine, avec des mérites moindres et des défauts plus grands.

Voyons donc ce que notre baron normand va se faire traduire: d'abord les chroniques[109] de Geoffroy Gaimar, de Robert Wace, qui sont l'histoire fabuleuse d'Angleterre continuée jusqu'au temps présent, plate rapsodie rimée, rendue en anglais par une rapsodie non moins plate. Le premier Anglais qui s'y essaye est un prêtre d'Ernely, Layamon[110], encore empêtré dans le vieil idiome, qui tantôt parvient à rimer, tantôt n'y réussit pas, tout barbare et enfant, incapable de développer une idée suivie, et qui balbutie de petites phrases heurtées ou inachevées, à la façon des anciens Saxons; après lui un moine, Robert de Gloucester[111], et un chanoine, Robert de Brunne[112], tous deux aussi insipides et aussi clairs que leurs modèles français; en cela ils se sont francisés et ont pris le trait marquant de la race, c'est-à-dire l'habitude et le talent de raconter aisément, de voir les objets émouvants sans émotion profonde, d'écrire de la poésie prosaïque, de discourir et développer, de croire que des phrases terminées par des sons semblables sont de vrais vers. Nos honnêtes versificateurs anglais d'outre-Manche, comme leurs précepteurs de Normandie et de l'Île-de-France, garnissent de rimes des dissertations et des histoires qu'ils appellent poëmes. À cette époque, en effet, sur le continent, toute l'encyclopédie des écoles descend ainsi dans la rue, et Jean de Meung, dans son poëme de la Rose, est le plus ennuyeux des docteurs. Pareillement ici Robert de Brunne traduit en vers le Manuel des péchés de l'évêque Grosthead; Adam Davie[113] versifie des histoires tirées de l'Écriture; Hampole[114] compose l'Aiguillon de conscience. Les titres seuls font bâiller; que sera-ce du texte! «Nous sommes faits pour obéir à la volonté de Dieu—et pour accomplir ses saints commandements.—Car de tous ses ouvrages grands ou petits,—l'homme est la principale créature.—Tout ce qu'il a fait a été fait pour l'homme, comme vous le verrez prochainement[115].» C'est là un poëme, vous ne vous en doutiez guère; appelez-le sermon, c'est son vrai nom; il continue, bien divisé, bien allongé, limpide, et vide; la littérature qui l'entoure et lui ressemble témoigne de son origine par son bavardage et sa netteté.

Elle en témoigne aussi par d'autres traits plus agréables. Il y a çà et là des escapades plus ou moins gauches vers le domaine de l'esprit; par exemple, une ballade pourvue de calembours contre Richard, roi des Romains, qui fut pris à la bataille de Lewes. Ailleurs la grâce ne manque pas, la douceur non plus. Personne n'a parlé si vite et si bien aux dames que les Français du continent, et ils n'ont point tout à fait oublié ce talent en s'établissant en Angleterre. On s'en aperçoit vite à la façon dont ils célèbrent la Madone; rien de plus différent du sentiment saxon, tout biblique, que l'adoration chevaleresque de la Dame souveraine, de la Vierge charmante et sainte qui fut le véritable dieu du moyen âge. Elle respire dans cet hymne aimable[116]: «Bénie sois-tu, Dame,—pleine de délices célestes,—suave fleur du paradis,—mère de douceur.—Bénie sois-tu, Dame,—si brillante et si belle;—tout mon espoir est en toi—le jour et la nuit[117].» Il n'y a qu'un pas, un pas bien petit et bien facile à faire, entre ce culte tendre de la Vierge et les sentiments des cours d'amour; les rimeurs anglais le font, et quand ils veulent louer les dames terrestres, ils prennent, ici comme tout à l'heure, nos idées et même nos formes de vers. L'un compare sa maîtresse à toutes sortes de pierres précieuses et de fleurs. D'autres chantent de vraies chansons amoureuses, parfois sensuelles: «Entre mars et avril[118]—quand les branches commencent à bourgeonner—et que les petits oiseaux ont envie—de chanter leurs chansons,—je vis dans l'attente d'amour—pour la plus gracieuse de toutes les choses.—Elle peut m'apporter des délices;—je suis à son commandement.—Un heureux lot que j'ai eu là!—Je crois qu'il m'est venu du ciel.—Mon amour a quitté toutes les autres femmes—et s'est posé sur Alison.»—«Avec ton amour, dit un autre, ma douce bien-aimée, tu ferais mon bonheur,—un doux baiser de ta bouche serait ma guérison[119].» N'est-ce point là la vive et chaude imagination du Midi? Ils parlent du printemps et de l'amour, «du temps beau et joli» comme des trouvères, même comme des troubadours. La sale chaumière enfumée, le noir château féodal, où tous, sauf le maître, couchent pêle-mêle sur la paille dans la grande salle de pierre, la pluie froide, la terre fangeuse rendent délicieux le retour du soleil et de l'air tiède. «L'été est venu.—Chante haut, coucou!—L'herbe croît, la prairie est en fleurs—et le bois pousse.—Chante, coucou.—la brebis bêle après l'agneau,—la vache mugit après le veau.—Le taureau tressaille,—le chevreuil va s'abriter (dans la fougère).—Chante joyeusement, coucou,—coucou, coucou!—Tu chantes bien, coucou.—Ne cesse pas maintenant de chanter[120].» Voilà des peintures riantes, comme en fait en ce moment Guillaume de Lorris, même plus riches et plus vivantes, peut-être parce que le poëte a trouvé ici pour soutien le sentiment de la campagne qui, en ce pays, est profond et national. D'autres, plus imitateurs, essayent des gaietés comme celles de Rutebeuf et des fabliaux, des malices naïves[121] et même des polissonneries satiriques. Bien entendu, il s'agit ici de dauber sur les moines. En tout pays français ou qui imite la France, le plus visible emploi des couvents est de fournir matière aux contes égrillards et salés. Il s'agit de la vie qu'on mène à l'abbaye de Cocagne, «belle abbaye pleine de moines blancs et gris.» «Les murs sont tout en pâtés—de chair, de poissons,—de riches viandes—les plus agréables qu'homme puisse manger;—les tuiles sont des gâteaux de fleur de farine,—les créneaux sont des pouddings gras.—Quoique le paradis soit gai et gracieux,—Cocagne est un plus beau pays[122].» C'est ici le triomphe de la gueule et de la mangeaille. Ajoutez qu'un couvent de «jeunes nonnes» est auprès, que lorsque les jours d'été sont chauds, elles prennent une barque et descendent la rivière «pour apprendre une oraison,» qu'on pouvait détailler au moyen âge, mais sur laquelle il faut glisser vite aujourd'hui.

Mais ce que le baron se fait le plus volontiers traduire, ce sont les poëmes de chevalerie, car ils lui peignent en beau sa propre vie. Comme il étale de la magnificence, et qu'il a importé le luxe et les jouissances de France, il veut que son trouvère les lui remette sous les yeux. La vie à ce moment, en dehors de la guerre et même pendant la guerre, est une grande parade, une sorte de fête éclatante et tumultueuse. Quand Henri II voyage[123], il emmène avec lui une multitude de cavaliers, de fantassins, des chariots à bagages, des tentes, des chevaux de charge, des comédiens, des courtisanes, des prévôts de courtisanes, des cuisiniers, des confiseurs, des mimes, des danseurs, des barbiers, des entremetteurs, des parasites; au matin, lorsqu'on s'ébranle, tout cela crie, chante, se bouscule et fait tapage et cohue «comme si l'enfer était déchaîné.» William Longchamps, même en temps de paix, ne voyageait qu'avec une escorte de mille chevaux. Lorsque l'archevêque Becket vint en France, il fit son entrée dans la ville avec deux cents chevaliers, quantité de barons et de nobles, et une armée de serviteurs, tous richement armés et équipés; lui-même s'était muni de vingt-quatre costumes; deux cent cinquante enfants marchaient d'abord, chantant des chansons nationales; puis les chiens, puis les chariots, puis douze chevaux de charge, montés chacun par un singe et un homme; puis les écuyers avec les écus et les chevaux de guerre; puis d'autres écuyers, les fauconniers, les officiers de la maison, les chevaliers, les prêtres; enfin, l'archevêque lui-même avec ses amis particuliers. Figurez-vous ces processions, et aussi ces régalades; car les Normands, depuis la conquête[124], «ont pris des Saxons l'habitude de boire et manger avec excès;» aux noces de Richard de Cornouailles on servit trente mille plats. Vous pouvez ajouter qu'ils sont restés galants et pratiquent de point en point le grand précepte des cours amoureuses; sachez bien qu'au moyen âge le sixième sens n'est pas resté plus oisif que les autres. Notez enfin que les tournois abondent, c'est une sorte d'opéra qu'ils se donnent à eux-mêmes. Ainsi va leur vie tout aventureuse et décorative, promenée en plein air et au soleil, parmi les cavalcades et les armes; ils représentent et se réjouissent de représenter. Par exemple, le roi d'Écosse étant venu à Londres avec cent chevaliers[125], tous, mettant pied à terre, abandonnèrent au peuple leurs chevaux avec les superbes caparaçons, et aussitôt cinq seigneurs anglais qui étaient là suivirent par émulation leur exemple. Au milieu de la guerre, ils se divertissaient; Édouard III[126], dans une de ses expéditions contre le roi de France, emmena avec lui trente fauconniers, et fit la campagne, chassant et combattant tour à tour[127]. Une autre fois, dit Froissart, les chevaliers qui se joignirent à l'armée portaient un emplâtre sur un de leurs yeux, ayant fait vœu de ne point le quitter jusqu'à ce qu'ils eussent fait des exploits dignes de leurs maîtresses. Par dévergondage d'esprit, ils pratiquent la poésie; par légèreté d'imagination, ils jouent avec la vie: Édouard III fait bâtir à Windsor une salle et une table ronde, et dans un de ses tournois, à Londres, comme dans un conte de fées, soixante dames, assises sur des palefrois, conduisent chacun un chevalier avec une chaîne d'or. N'est-ce point là le triomphe des galantes et frivoles façons françaises? Sa femme Philippa servait de modèle aux artistes pour leurs madones; elle paraissait sur les champs de bataille, écoutait Froissart qui la fournissait de moralités, d'amours, et «de beaux dires»; à la fois déesse, héroïne et lettrée, et tout cela agréablement, n'est-ce point là la vraie souveraine de la chevalerie polie? C'est à ce moment, comme aussi en France sous Louis d'Orléans et les ducs de Bourgogne, que s'épanouit la plus élégante fleur de cette civilisation romanesque, dépourvue de bon sens, livrée à la passion, tournée vers le plaisir, immorale et brillante, et qui, comme ses voisines d'Italie et de Provence, faute de sérieux, ne put durer.

Toutes ces merveilles, les conteurs en font l'étalage dans leurs récits. Voyez cette peinture du vaisseau qui amène en Angleterre la mère du roi Richard: «Le gouvernail était d'or pur;—le mât était d'ivoire;—les cordes de vraie soie,—aussi blanches que le lait,—la voile était en velours.—Ce noble vaisseau était, en dehors, tout tendu de draperies d'or...—Il y avait dans ce vaisseau—des chevaliers et des dames de grande puissance;—et dedans était une dame—brillante comme le soleil à travers le verre[128].» En pareils sujets ils ne tarissent jamais. Quand le roi de Hongrie veut consoler sa fille affligée, il lui propose de la mener à la chasse dans un chariot couvert de velours rouge, «avec des draperies d'or fin au-dessus de sa tête, avec des étoffes de damas blanc et azur, diaprées de lis nouveaux.—Les pommeaux seront en or, les chaînes en émail.—Elle aura d'agiles genêts d'Espagne, caparaçonnés de velours éclatant qui descendra jusqu'à terre.—Il y aura de l'hypocras, du vin doux, des vins de Grèce, du muscat, du vin clair, du vin du coucher, des pâtés de venaison, et les meilleurs oiseaux à manger qu'on puisse prendre.» Quand elle aura chassé avec le lévrier et le faucon, et qu'elle sera de retour au logis, «elle aura fêtes, danses, chansons, des enfants, grands et petits, qui chanteront comme font les rossignols; puis à son concert du soir, des voix graves et des voix de fausset, soixante chasubles de damas brillant, pleines de perles, avec des chœurs, et le son des orgues.—Puis elle ira s'asseoir à souper, dans un bosquet vert, sous des tapisseries brodées de saphirs. Cent chevaliers bien comptés joueront aux boules pour l'amuser dans les allées fraîches. Puis une barque viendra la prendre, pleine de trompettes et de clairons, avec vingt-quatre rames, pour la promener sur la rivière. Puis elle demandera le vin aromatisé du soir, avec des dattes et des friandises. Quarante torches la ramèneront dans sa chambre; ses draps seront en toile de Rennes, son oreiller sera brodé de rubis. Quand elle sera couchée dans son lit moelleux, on suspendra dans sa chambre une cage d'or où brûleront des aromates, et si elle ne peut dormir, toute la nuit les ménestrels veilleront pour elle[129].» J'en ai passé, il y en a trop; l'idée disparaît comme une page de missel sous les enluminures. C'est parmi ces fantaisies et ces splendeurs que les poëtes se complaisent et s'égarent, et le tissu, comme les broderies de leur toile, porte la marque de ce goût pour le décor. Ils la composent d'aventures, c'est-à-dire d'événements extraordinaires et surprenants. Tantôt c'est la vie du prince Horn qui, jeté tout jeune sur un vaisseau, est poussé sur la côte d'Angleterre, et, devenu chevalier, va reconquérir le royaume de son père. Tantôt c'est l'histoire de sir Guy qui délivre les chevaliers enchantés, pourfend le géant Colbrand, va défier et tuer le sultan jusque dans sa tente. Je n'ai pas à conter ces poëmes, ils ne sont point anglais, ils ne sont que traduits; mais, ici comme en France, ils pullulent, ils emplissent l'imagination de ce jeune monde, et ils vont aller s'exagérant jusqu'au moment où, tombés jusqu'aux plus bas fonds de la fadeur et de l'invraisemblance, ils sont enterrés pour toujours par Cervantès. Que diriez-vous d'une société qui, pour toute littérature, aurait l'opéra et ses fantasmagories? C'est pourtant une littérature de ce genre qui nourrit les esprits au moyen âge. Ce n'est point la vérité qu'ils demandent, mais le divertissement, le divertissement violent et vide, avec des éblouissements et des secousses. Ce sont bientôt des voyages impossibles, des défis extravagants qu'ils veulent voir, un tapage de combats, un entassement de magnificences, un imbroglio de hasards; de l'histoire intérieure, nul souci: ils ne s'intéressent pas aux événements du cœur, c'est le dehors qui les attache; ils demeurent comme des enfants les yeux fixés sur un défilé d'images coloriées et grossies et, faute de pensée, ne sentent pas qu'ils n'ont rien appris.