V
À travers ces dévergondages d'esprit, parmi ces exigences raffinées et cette exaltation inassouvie de l'imagination et des sens, il y avait une passion, l'amour, qui, les réunissant toutes, s'était développée à l'extrême, et montrait en abrégé le charme maladif, l'exagération foncière et fatale, qui sont les traits propres de cet âge, et que la civilisation espagnole reproduisit plus tard en florissant et en périssant. Depuis longtemps les Cours d'amour en avaient établi la théorie en Provence. «Toute personne qui aime, disaient-elles, pâlit, à l'aspect de celle qu'il aime.—Toute action de l'amant se termine par penser à ce qu'il aime. L'amour ne peut rien refuser à l'amour[186].» Cette recherche de la sensation excessive avait abouti aux extases et aux transports de Guido Cavalcanti et de Dante, et l'on avait vu s'établir en Languedoc une compagnie d'enthousiastes, les pénitents de l'amour, qui, pour prouver la violence de leur passion, s'habillaient l'été de fourrures et de lourdes étoffes, l'hiver de gaze légère, et se promenaient ainsi dans la campagne, tellement que plusieurs d'entre eux en devinrent malades et moururent. Chaucer, d'après eux, expliqua dans ses vers[187] l'art d'aimer, les dix commandements, les vingt statuts de l'amour, loua sa dame, «sa délicieuse pâquerette, sa rose vermeille,» peignit l'amour dans des ballades, des visions, des allégories, des poëmes didactiques, en cent façons. C'est ici l'amour chevaleresque, exalté, tel que l'a conçu le moyen âge, mais surtout tendre. Troïlus aime Cressida, en troubadour; sans Pandarus, l'oncle de Cressida, il languirait et finirait par mourir en silence. Il ne veut pas révéler le nom de celle qu'il aime; il faut que Pandarus le lui arrache, prenne sur lui toutes les hardiesses, invente tous les stratagèmes. Troïlus, si brave et si fort dans la bataille, ne sait devant Cressida que pleurer, demander pardon et s'évanouir. De son côté, Cressida a toutes les délicatesses. Quand Pandarus lui apporte pour la première fois une lettre de Troïlus, elle refuse d'abord, elle a honte de l'ouvrir; elle ne l'ouvre que parce qu'on lui dit que le pauvre chevalier va mourir. Dès les premiers mots elle devient plus «vermeille qu'une rose,» et, si respectueuse que soit la lettre, elle ne veut pas répondre. Elle ne cède enfin qu'aux importunités de son oncle, et répond à Troïlus qu'elle aura pour lui l'affection d'une sœur. Pour Troïlus, il est tout tremblant; il pâlit quand il voit revenir le messager; il doute de son bonheur et n'ose croire les assurances qu'on lui en donne. «Tout comme les fleurs par le froid de la nuit—fermées, s'inclinent bas sur leur tige.—Mais le soleil brillant les redresse,—et elles s'ouvrent par rangées sous son doux passage.» Ainsi tout d'un coup son cœur s'épanouit de joie. Lentement après mille peines, et par les soins de Pandarus, il obtient un aveu, et dans cet aveu quelle grâce délicieuse!
Et comme le jeune rossignol étonné,
Qui s'arrête d'abord, lorsqu'il commence sa chanson,
S'il entend la voix d'un pâtre,
Ou quelque chose qui remue dans la haie,
Puis, rassuré, il déploie sa voix,
Tout de même Cresside, quand sa crainte eut cessé,
Ouvrit son cœur et lui dit sa pensée[188].
Lui, sitôt qu'il aperçoit dans le lointain une espérance:
La voix changée, de pure crainte,
Et cette voix tremblante ainsi que toute sa personne,
Tout à fait humble, et le teint tantôt rouge,
Tantôt pâle, devant Cresside, sa dame bien-aimée,
Les yeux baissés, la contenance humble et soumise,
Oh! le premier mot qui s'échappa de sa bouche
Fut deux fois: Merci, merci, ô mon cher cœur[189]!
Cet ardent amour éclate en accents passionnés, en élans de félicité. Loin d'être regardé comme une faute, il est la source de toute vertu. Troïlus en devient plus brave, plus généreux, plus honnête; ses discours roulent maintenant «sur l'amour et sur la vertu, il a en mépris toute vilainie,» il honore ceux qui ont du mérite, il soulage ceux qui sont dans la détresse. Et Cressida ravie se répète tout le jour avec un transport d'allégresse cette chanson qui est comme le gazouillement d'un rossignol:
Qui remercierai-je, si ce n'est vous, Dieu de l'amour,
Pour tout le bonheur dans lequel je commence à être plongée?
Et merci à vous, Seigneur, de ce que j'aime;
Car je suis justement ainsi dans la droite vie,
Pour fuir toute sorte de vice et de péché.
Elle me mène si bien à la vertu
Que de jour en jour ma volonté s'amende.
Et celui qui dit qu'aimer est un vice
Est envieux, novice tout à fait
Ou, par sécheresse, impuissant à aimer.
Mais moi, de tout mon cœur et de toute ma puissance,
Je l'ai dit, je veux aimer jusqu'à la fin
Mon cher cœur, mon fidèle chevalier,
À qui mon cœur s'est si fort attaché,
Comme lui à moi, que cela durera toujours[190]!
Mais le malheur est venu. Son père Calchas la redemande, et les Troyens décident qu'on la rendra en échange des prisonniers. À cette nouvelle, elle s'évanouit, et Troïlus veut se tuer. L'amour semble infini en ce temps; il joue avec la mort, c'est qu'il fait toute la vie; hors de la vie supérieure et délicieuse qu'il enfante, il semble qu'il n'y ait plus rien.
Mais Dieu le voulut, de sa pâmoison elle se réveilla
Et commença à soupirer et cria: «Troïlus!»
Et il répondit: «Cresside, ma dame,
Vivez-vous encore?» Et il laissa échapper son épée.
«Oui, mon cœur, dit-elle, grâces soient rendues à Cupidon»;
Et là-dessus elle soupira péniblement.
Il se mit à la ranimer comme il put,
Il la prit dans ses deux bras et l'embrassa souvent.
À cause de cela son âme qui voltigeait déjà en l'air
Revint dans son triste sein.
Mais enfin, quand ses yeux regardèrent
De côté, alors elle aperçut l'épée
Qui était nue; et de peur se mit à crier.
Et lui demanda pourquoi il l'avait tirée.
Et Troïlus alors lui en dit la cause,
Et comment de son épée il se serait tué.
Ce pourquoi, Cresside se mit à le regarder
Et à le serrer étroitement dans ses bras,
Et dit: Ô miséricorde! Mon Dieu! Hélas! quelle action!
Ah! comme nous avons été près de mourir tous deux[191]!
Ils se séparent enfin, avec quels serments et quelles larmes! Et Troïlus, seul dans sa chambre, se répète: «Où est ma dame chérie et bien-aimée?—Où est sa blanche poitrine? où est-elle? où?—Où sont ses bras et ses yeux brillants qui hier, à ce moment, étaient avec moi[192]?» Il va à l'endroit où il l'a vue pour la première fois, puis à un autre où il l'a entendue chanter; «il n'y a point d'heure du jour ou de la nuit où il ne pense à elle.» Personne n'a depuis trouvé des paroles plus vraies et plus tendres; voilà les charmantes «branches poétiques» qui avaient poussé à travers l'ignorance grossière et les parades pompeuses; l'esprit humain au moyen âge avait fleuri du côté où il apercevait le jour.