Mais le récit ne suffit point à exprimer le bonheur et le rêve; il faut que le poëte aille[192-A] «dans les plaines qui s'habillent de verdure nouvelle, où les petites fleurs commencent à pousser, où les pluies bonnes et saines renouvellent tout ce qui est vieux et mort;» où «l'alouette affairée, messagère du jour, salue dans ses chansons le matin gris, où le soleil dans les buissons sèche les gouttes d'argent suspendues aux feuilles.» Il faut qu'il s'oublie dans les vagues félicités de la campagne, et que, comme Dante, il se perde dans la lumière idéale de l'allégorie. Les songes de l'amour, pour rester vrais, ne doivent pas prendre un corps trop visible, ni entrer dans une histoire trop suivie; ils ont besoin de flotter dans un lointain vaporeux; l'âme où ils bourdonnent ne peut plus penser aux lois de la vie; elle habite un autre monde; elle s'oublie dans la ravissante émotion qui la trouble et voit ses visions bien-aimées se lever, se mêler, revenir et disparaître, comme on voit, l'été, sur la pente d'une colline, des abeilles voltiger dans un nuage de lumière et tourbillonner autour des fleurs.
Et comme je regardais ce bel endroit,
Soudainement je crus respirer une si douce odeur
D'églantier, que certainement
Il n'y a point, je crois, de cœur au désespoir,
Ni si surchargé de pensées chagrines et mauvaises,
Qui n'eût eu bientôt consolation
S'il eût une fois senti cette douce odeur.
Et comme j'étais debout, jetant de côté les yeux,
J'aperçus le plus beau néflier
Que j'eusse jamais vu dans ma vie,
Aussi rempli de fleurs que cela peut être,
Et dessus un chardonneret qui sautait joliment
De branche en branche, et, à son caprice, mangeait
Çà et là les boutons et les douces fleurs.
—Et comme j'étais assise, écoutant de cette façon les oiseaux,
Il me sembla que j'entendais soudainement des voix,
Les plus douces et les plus délicieuses
Que jamais homme, je le crois vraiment,
Eût entendues de sa vie; car leur harmonie
Et leur doux accord faisaient une si excellente musique,
Que les voix ressemblaient vraiment à celles des anges[193].
Un matin[194], dit une dame, aux premières blancheurs du jour, j'entrai dans un bois de chênes «où les larges branches, chargées de fleurs nouvelles, se déployaient en face du soleil, quelques-unes rouges, d'autres avec une belle lumière verte.»
Puis elle voit venir une grande troupe de dames en jupes de velours blanc, chaque jupe «brodée d'émeraudes, de grandes perles rondes, de diamants fins et de rubis rouges.» Et toutes avaient sur les cheveux «un riche réseau d'or orné de riches pierres splendides,» avec une couronne de branches fraîches et vertes, les unes de laurier, les autres de chèvrefeuille, les autres d'agnus castus; en même temps venait une armée de vaillants chevaliers en splendide appareil, avec des casques d'or, des hauberts polis qui brillaient comme le soleil, de nobles coursiers tout caparaçonnés d'écarlate. Chevaliers et dames, ils étaient les serviteurs de la Feuille, et ils s'assirent sous un vaste chêne aux pieds de leur reine.
De l'autre côté, arrivait une troupe de dames aussi magnifiques que les autres, mais couronnées de fleurs nouvelles. C'étaient les serviteurs de la Fleur. Elles descendirent de cheval et se mirent à danser dans la prairie. Mais de lourds nuages montaient dans le ciel et l'orage éclata. Elles voulurent se mettre à l'abri sous un chêne; il n'y avait plus de place; elles se cachèrent comme elles purent sous les haies, dans les broussailles; la pluie vint qui flétrit leurs couronnes, ternit leurs robes et emporta leurs parures; quand reparut le soleil, elles allèrent demander secours à la reine de la Feuille; celle-ci, miséricordieuse, les consola, répara l'outrage de la pluie, et leur rendit leur beauté première. Puis tout disparut comme un songe.
La promeneuse s'étonnait, quand tout d'un coup elle aperçut une belle dame qui venait l'instruire. Elle apprit que les serviteurs de la Feuille avaient vécu en braves chevaliers, et que ceux de la Fleur avaient aimé l'oisiveté et le plaisir. Elle promit de servir la Feuille et s'en revint.
Ceci est-il une allégorie? À tout le moins, le bel esprit y manque. Il n'y a point ici d'ingénieuse énigme; la fantaisie est seule maîtresse, et le poëte ne songe qu'à dérouler en vers paisibles le fugitif et brillant cortége qui vient amuser son âme et enchanter ses yeux.
Lui-même[195], le premier jour de mai, il se lève et s'en va dans une prairie. L'amour entre dans son cœur avec l'air chaud et suave; la campagne se transfigure, les oiseaux parlent, et il les entend: