Elle y est, et Rabelais n'en a pas de plus salée. Le moine que peint Chaucer est un papelard[205], un égrillard qui connaît mieux les bonnes auberges et les joyeux hôteliers que les pauvres et les hôpitaux. Il n'est pas «honnête,» dit-il, d'avoir affaire à telle racaille. Allons confesser les riches, «les vendeurs de victuaille.» On ne gagne honneur et profit que chez eux.—Mais il faut, comme lui, savoir s'y prendre. Il est homme expert, il écoute la confession d'un air agréable et doux; son absolution est tout aimable; pour les pénitences, il est accommodant. Il suffit qu'on lui donne «bonne pitance.» «Car donner aux pauvres frères, c'est signe qu'un homme est bien confessé.» Des méchants répandront le bruit que le pénitent est fort peu repentant et fort peu contrit; pure calomnie. Il y a des gens sincèrement touchés de leurs fautes qui pourtant ne peuvent pleurer et faire acte de remords. C'est le cas du riche; la vraie preuve, la preuve suffisante qu'il est bon pénitent, bien confessé, bien affligé, bien disposé, c'est qu'il a donné beaucoup.
Cette ironie si vive est déjà dans Jean de Meung. Mais Chaucer la pousse plus loin et la met en action; son moine quête de maison en maison, tendant sa besace[206]. «Donnez-nous un boisseau de froment, d'orge ou de seigle, un demi-penny ou un morceau de fromage, ce que vous voudrez, nous ne choisissons pas. Ou bien donnez-nous de votre jambon, si vous en avez, une pièce de votre couverture, bonne dame, notre chère sœur (tenez, j'écris ici votre nom), du lard, du bœuf, ou tout ce que vous trouverez.» Il promet de prier pour tous ceux qu'il inscrit et qui lui donnent; à peine sorti, il efface les noms. Entre tous ces noms, il y en a un sur lequel il compte. Il a réservé, pour la fin de sa tournée, Thomas, une de ses plus fructueuses pratiques. Il le trouve au lit, et malade; voilà un excellent fruit à sucer et à pressurer. «Que j'ai eu de peine pour toi, mon pauvre Thomas! Combien j'ai dit pour ta santé d'oraisons précieuses! À propos, aujourd'hui, à la messe, j'ai vu la dame de céans. Où donc est-elle?»—La dame rentre. Il se lève courtoisement et va la saluer de grande affection. «Il la presse dans ses bras bien étroitement et doucement la baise, et gazouille comme un moineau avec ses lèvres.» Puis de son ton le plus bénin, avec des inflexions de voix caressantes, il la complimente. «Grâces soient rendues à Dieu qui vous a donné l'âme et la vie, je n'ai point vu aujourd'hui à l'église de si belle femme que vous, Dieu me sauve!» N'est-ce pas là déjà Tartuffe auprès d'Elmire? Mais ici il est chez un fermier, il peut aller plus droit et plus vite en besogne. Les compliments expédiés, il pense au solide et demande à la dame de le laisser causer un peu avec Thomas. Il a besoin de s'enquérir de l'état de son âme. «Ces vicaires sont si négligents et si lents pour sonder délicatement une conscience!» Du reste, dit-il, ne vous mettez pas en frais pour moi.» Quand je n'aurais que le foie d'un chapon et une tranche de votre pain blanc, et avec cela la tête d'un cochon rôti (mais je ne voudrais pas qu'une bête pour moi fût tuée!), j'aurais encore bien ma suffisance: je suis homme de petite chère; mon esprit a son réconfort dans la Bible;» mon corps est si rompu par les veilles, «que j'ai l'estomac tout détruit.» Le pauvre homme! Il lève les yeux au ciel et finit par un soupir[207].
La femme lui dit que son enfant est mort il y a quinze jours. À l'instant il fabrique un miracle; peut-on mieux gagner son argent? Il a eu révélation de cette mort au dortoir du couvent; il a vu l'enfant emporté au paradis; soudain il s'est levé avec tous les frères, «mainte larme coulant sur leurs joues,» et ils ont fait de grandes oraisons pour remercier Dieu de cette faveur. «Car, sire et dame, fiez-vous à moi, nos oraisons sont plus efficaces et nous voyons plus dans les secrets du Christ que les gens laïques, fussent-ils rois. C'est que nous vivons dans l'abstinence et la pauvreté, et les laïques dans la richesse et la dépense. Lazare et le riche vivaient différemment; et aussi ils eurent des récompenses différentes.»—Là-dessus il lâche tout un sermon en style nauséabond avec des intentions visibles. Le malade excédé répond qu'il a donné déjà la moitié de son bien à toutes sortes de moines, et que pourtant il souffre toujours. Écoutez le cri douloureux, l'indignation vraie du moine mendiant qui se voit menacé par la concurrence d'un confrère, dans son client, dans son revenu, dans sa chose, dans son pot-au-feu[208]: «Ô Thomas, fais-tu bien ainsi? Quel besoin a celui que traite un parfait médecin d'aller chercher d'autres médecins par la ville? Votre inconstance est votre confusion. Croyez-vous que moi et tout notre couvent nous ne suffisions pas à prier pour vous? Thomas, ce tour-là est pendable; ta maladie vient de ce que nous avons trop peu.» Reconnaissez ici le véritable orateur: il monte jusqu'aux grands effets de style pour faire bouillir sa marmite. «Qu'on donne à ce couvent un quart d'avoine, à cet autre vingt-quatre sous, à ce moine un penny, et qu'il s'en aille: voilà ce que vous dites, mécréants que vous êtes. Non, non, Thomas, cela ne se doit pas passer ainsi. Qu'est-ce qu'un liard divisé en douze? Voyez, chaque chose, lorsqu'elle reste entière, est plus forte que si elle est éparpillée. Thomas, tu voudrais avoir notre travail tout pour rien.»—Puis il recommence son sermon d'un ton véhément, criant plus haut à chaque parole, avec exemples tirés de Sénèque et des anciens. Terrible faconde, machine de métier, qui, appliquée avec constance, doit extraire l'argent du patient.» Donnez pour le pavé de notre cloître, pour les fondations, pour la maçonnerie. Secours-nous, Thomas, au nom de celui qui a vaincu l'enfer, car autrement nous devrons vendre nos livres. Et si vous êtes privés de nos instructions, voilà que ce monde s'en va tout entier à sa perte. Car celui qui priverait ce monde de nous, Dieu me sauve! Thomas, avec votre permission, il priverait le monde du soleil.» À la fin, Thomas, furieux, lui promet un don, lui dit de mettre sa main dans le lit pour le prendre, et le renvoie dupé, honni et sali.
Nous voilà descendus à la farce populaire; quand on veut s'amuser à tout prix, on va comme ici chercher la gaieté jusque dans la gaudriole, même jusque dans la gravelure. Elles ont fleuri, on sait comment, les deux grossières et vigoureuses plantes, dans le fumier du moyen âge, plantées par le peuple narquois de Champagne et de l'Île-de-France, arrosées par les trouvères, pour aller s'ouvrir, éclaboussées et rougeaudes, entre les larges mains de Rabelais. En attendant Chaucer y cueille son bouquet. Maris trompés, méprises d'auberges, accidents de lit, gourmades, mésaventures d'échine et de bourse, il y a de quoi soulever le gros rire. À côté des nobles peintures chevaleresques, il met une file de magots à la flamande, charpentiers, menuisiers, moines, huissiers; les coups de bâton trottent, les poings se promènent sur les reins charnus; on voit s'étaler des nudités plantureuses; ils s'escroquent leur blé, leur femme, ils se font tomber du haut d'un étage; ils braillent et se prennent de bec. Une meurtrissure, une franche ordure passe en pareil monde pour un trait d'esprit. L'huissier raillé par le moine lui rend son panier par l'anse[209]. «Tu te vantes de connaître l'enfer, ce n'est pas étonnant: moines et diables sont toujours ensemble. Écoutez plutôt l'histoire[210] de ce moine qu'un ange conduisit en vision jusque dans l'enfer pour lui montrer Satan. Satan avait une queue plus large que la voile d'une caraque. Lève ta queue, Satan, dit l'ange, afin que le moine voie où est le nid des moines.—Et sur une largeur de plus d'un arpent on vit sortir, comme des abeilles de leur ruche, plus de vingt mille moines; ils s'éparpillèrent à travers l'enfer et revinrent aussi vite qu'ils purent se glisser jusqu'au dernier dans l'endroit d'où ils étaient sortis. Sur quoi Satan baissa sa queue et se tint tranquille....» Ce bel endroit, ajoute le conteur, «est le vrai héritage des moines.» Voilà les rudes bouffonneries de l'imagination populaire. Songez que je n'ai traduit le texte qu'en partie, et dispensez-moi de montrer jusqu'au bout comment les gravelures françaises ont passé dans le poëme anglais.
VII
Aussi bien est-il temps d'en venir à Chaucer lui-même; par delà les deux grands traits qui le rangent dans son siècle et dans son école, il en est qui le tirent de son école et de son siècle; s'il est romanesque et gai comme les autres, c'est à sa façon. Chose inouïe en ce temps, il observe les caractères, note leurs différences, étudie la liaison de leurs parties, essaye de mettre sur pied des hommes vivants et distincts, comme feront plus tard les rénovateurs du seizième siècle, et, au premier rang, Shakspeare. Est-ce déjà le bon sens positif anglais et l'aptitude à regarder le dedans qui commencent à paraître? Toujours est-il qu'un nouvel esprit perce, presque viril, en littérature comme en peinture, chez Chaucer comme chez Van Eyck, chez tous deux en même temps, non plus seulement l'imitation enfantine de la vie chevaleresque[211] ou de la dévotion monastique, mais la sérieuse curiosité et ce besoin de vérité profonde par lesquels l'art devient complet. Pour la première fois, chez Chaucer, comme chez Van Eyck, le personnage prend un relief, ses membres se tiennent, il n'est plus un fantôme sans substance, on devine son passé, on voit venir son action; ses dehors manifestent les particularités personnelles et incommunicables de sa nature intime et la complexité infinie de son économie et de son mouvement; encore aujourd'hui, après quatre siècles, il est un individu et un type; il reste debout dans la mémoire humaine comme les créatures de Shakspeare et de Rubens. Cette éclosion, on la surprend ici sur le fait. Non-seulement Chaucer, comme Boccace, relie ses contes[212] en une seule histoire, mais encore, ce qui manque chez Boccace, il débute par le portrait de tous ses conteurs, chevalier, huissier, sergent de loi, moine, bailli, hôtelier, environ trente figures distinctes, de tout sexe, de toute condition, de tout âge, chacune peinte avec son tempérament, sa physionomie, son costume, ses façons de parler, ses petites actions marquantes, ses habitudes et son passé, chacune maintenue dans son caractère par ses discours et par ses actions ultérieures, si bien qu'on trouverait ici, avant tout autre peuple, le germe du roman de mœurs tel que nous le faisons aujourd'hui. Rappelez-vous les portraits du franklin, du meunier, du moine mendiant et de la bourgeoise. Il y en a bien d'autres qui achèvent de montrer les brutalités grivoises, les grosses finasseries et les naïvetés de la vie populaire, comme aussi les repues franches, et la plantureuse bombance de la vie corporelle: tantôt de braves soudards qui apprêtent leurs poings et retroussent leurs manches, tantôt des bedeaux contents qui, lorsqu'ils ont bu, ne veulent plus parler que latin. Mais tout à côté sont des personnages choisis, le chevalier qui est allé à la croisade à Grenade et en Prusse, brave et courtois, «aussi doux qu'une demoiselle, et qui n'a jamais dit une vilaine parole[213];» le pauvre et savant clerc d'Oxford; le jeune squire, fils du chevalier, «un galant et amoureux, tout brodé comme une prairie pleine de fraîches fleurs blanches et rouges.» Il a chevauché déjà et servi vaillamment en Flandre et en Picardie, de façon à gagner la faveur de sa dame; «il est frais comme le mois de mai, chante ou siffle toute la journée, sait bien se tenir à cheval et chevaucher de bonne grâce, faire des chansons et bien conter, jouter et danser aussi, bien pourtraire et écrire; il est si chaudement amoureux, qu'aux heures de nuit il ne dort pas plus qu'un rossignol; courtois de plus, modeste et serviable, et à table découpant devant son père[214].»—Plus fine encore, et plus digne d'une main moderne est la figure de la prieure «madame Églantine,» qui, à titre de nonne, de demoiselle, de grande dame, est façonnière et fait preuve d'un ton exquis. Trouverait-on mieux aujourd'hui dans un chapitre d'Allemagne, dans la plus décente et la plus jolie couvée de chanoinesses sentimentales et littéraires? «Son sourire était simple et modeste.—Son plus grand serment était seulement: Par saint Éloi.—Elle chantait aussi très-bien le service divin—avec des modulations du nez tout à fait convenables.—À table elle n'était pas moins bien apprise:—jamais elle ne laissait tomber un morceau de ses lèvres,—ni ne trempait ses doigts dans sa sauce.....—Le savoir-vivre était son grand plaisir.—Le dîner fini, elle rotait avec beaucoup de bienséance[215].—Certainement elle était de très-bonne compagnie—et tout agréable et aimable de façons.» Sans doute elle s'efforce «de contrefaire les manières de cour, d'être imposante,» elle veut paraître du beau monde, et «parle le français tout à fait bien et joliment, à la façon de Stratford-at-Bow, car le français de Paris lui est inconnu.» Vous fâcherez-vous de ces affectations de province? Au contraire, il y a plaisir à voir ces gentillesses musquées, ces petites façons précieuses, la mièvrerie et tout à côté la pruderie, le sourire demi-mondain et tout à la fois demi-monastique; on respire là un délicat parfum féminin conservé et vieilli sous la guimpe: «Elle était si charitable et si compatissante—qu'elle pleurait si par hasard elle voyait une souris—dans le piége, blessée ou morte.—Elle avait de petits chiens qu'elle nourrissait—de viande rôtie, de lait, de pain de fine farine.—Elle pleurait amèrement si l'un d'eux mourait—ou si quelqu'un leur donnait un méchant coup de bâton.—Elle était toute conscience et tendre cœur.» Beaucoup de vieilles filles se jettent dans ces affections, faute d'autre issue. Vieille fille, quel vilain mot ai-je dit là? Elle n'est pas vieille, elle a les «yeux clairs comme verre, la bouche toute petite, molle et rouge.» Sa guimpe est bien ajustée, sa mante de bon goût, elle a deux chapelets au bras, en corail, émaillé de vert, «avec une broche d'or luisant, sur laquelle est écrit d'abord un A couronné, puis cette devise: Amor vincit omnia,[216]» jolie devise ambiguë, galante et dévote; la dame est à la fois du monde et du cloître: du monde; on le sent à l'appareil des gens qui l'accompagnent, une nonne et trois prêtres; du cloître; on le voit à l'Ave Maria qu'elle chante, aux légendes édifiantes qu'elle conte. Si fraîche et si fine, c'est une jolie cerise, faite pour mûrir au soleil, et qui, conservée dans un bocal ecclésiastique, s'est sucrée et affadie dans le sirop.
Voici donc la réflexion qui commence à poindre, et aussi le grand art. Chaucer ne s'amuse plus, il étudie; il cesse de babiller, il pense; il ne s'abandonne plus à la facilité de l'improvisation coulante, il combine. Chaque conte est approprié au conteur; le jeune écuyer raconte une histoire fantastique et orientale; le meunier ivre, un fabliau graveleux et comique; l'honnête clerc, la touchante légende de Griselidis. Tous ces récits sont liés, et beaucoup mieux que chez Boccace, par de petits incidents vrais, qui naissent du caractère des personnages, et tels, qu'on en rencontre en voyage. Les cavaliers cheminent de bonne humeur sous le soleil, dans la large campagne; ils causent. Le meunier a bu trop d'ale et veut parler à toute force. Le cuisinier s'endort sur sa bête, et on lui joue de mauvais tours. Le moine et l'huissier se prennent de querelle à propos de leur métier. L'hôte met la paix partout, fait parler ou taire les gens, en homme qui a présidé longtemps une table d'auberge, et qui a mis souvent le holà entre les criards. On juge les histoires qu'on vient d'écouter; on déclare qu'il y a peu de Griselidis au monde; on rit des mésaventures du charpentier trompé, on fait son profit du conte moral. Le poëme n'est plus, comme dans la littérature environnante, une simple procession, mais un tableau où les contrastes sont ménagés, où les attitudes sont choisies, où l'ensemble est calculé, en sorte que la vie afflue, qu'on s'oublie à cet aspect comme en présence de toute œuvre vivante, et qu'on se prend d'envie de monter à cheval par une belle matinée riante, le long des prairies vertes, pour galoper avec les pèlerins jusqu'à la châsse du bon saint de Cantorbéry.
Pesez ce mot, l'ensemble; selon qu'on y songe ou non, on entre dans la maturité, ou l'on reste dans l'enfance. Tout l'avenir est là. Barbares ou demi-barbares, guerriers des sept royaumes ou chevaliers du moyen âge, jusqu'ici nul esprit n'est monté jusqu'à ce degré. Ils ont eu des émotions fortes, parfois tendres, et les ont exprimées chacun selon le don originel de leur race, les uns par des clameurs courtes, les autres par un babil continu; mais ils n'ont point maîtrisé ou guidé leurs impressions; ils ont chanté ou causé, par impulsion, à l'aventure, selon la pente de leur naturel, laissant aux idées le soin de se présenter et de les conduire, et lorsqu'ils ont rencontré l'ordre, c'est sans l'avoir su ni voulu. Ici, pour la première fois, paraît la supériorité de l'esprit, qui, au moment de la conception, tout d'un coup s'arrête, s'élève au-dessus de lui-même, se juge et se dit: «Cette phrase dit la même chose que la précédente, ôtons-la; ces deux idées ne se suivent pas, lions-les; cette description languit, repensons-la.» Quand on peut se parler ainsi, on a l'idée non pas scolastique et apprise, mais personnelle et pratique, de l'esprit humain, de ses démarches et de ses besoins, comme aussi des choses, de leur structure et de leurs attaches; on a un style, entendez par là qu'on est capable de faire entendre et voir toute chose à tout esprit humain. On est capable d'extraire dans chaque objet, paysage, situation, personnage, les traits spéciaux et significatifs, pour les amasser, les ranger et en composer une œuvre artificielle qui surpasse l'œuvre naturelle par sa pureté et son achèvement. On est capable, comme ici Chaucer, d'aller chercher dans la vieille forêt commune du moyen âge des histoires et des légendes, pour les replanter sur son terrain et leur faire donner une nouvelle pousse. On a le droit et le pouvoir, comme ici Chaucer, de copier et de traduire, parce qu'à force de retoucher on imprime dans ses traductions et dans ses copies son empreinte originale, parce qu'alors on refait ce qu'on imite, parce qu'à travers ou à côté des fantaisies usées et des contes monotones on peut rendre visibles, comme ici Chaucer, les charmantes rêveries d'une âme aimable et flexible, les trente figures maîtresses du quatorzième siècle, la magnifique fraîcheur du paysage humide et du printemps anglais. On n'est pas loin d'avoir une opinion sur la vérité et sur la vie. On est sur le bord de la pensée indépendante et de la découverte féconde. Chaucer y est. À cent cinquante ans de distance, il touche aux poëtes d'Élisabeth par sa galerie de peintures, et aux réformateurs du seizième siècle par son portrait du bon curé.
Il ne fait qu'y toucher. Il s'est avancé de quelques pas au delà du seuil de l'art, mais il s'est arrêté au bout du vestibule. Il a entr'ouvert la grande porte du temple, mais il ne s'y est point assis; du moins il ne s'y est assis que par intervalles. Dans Arcite et Palémon, dans Troïlus et Cressida, il esquisse des sentiments, il ne crée pas de personnages; il trace avec aisance et naturel la ligne sinueuse des événements et des entretiens, mais il ne marque pas les contours précis d'une figure frappante. Si quelquefois[217], sentant derrière lui le souffle ardent d'un poëte, il dégage ses pieds embourbés dans le limon du moyen âge et d'un bond atteint le champ poétique où Stace imite Virgile et égale Lucain, d'autres fois, à propos de «messire Phœbus ou Apollo-Delphicus,» il retombe dans le bavardage puéril des trouvères ou dans le radotage plat des clercs savants. Ailleurs c'est un lieu commun sur l'art qui s'étale au milieu d'une peinture passionnée. Il emploie trois mille vers pour conduire Troïlus à sa première entrevue. Il a l'air d'un enfant précoce et poëte qui mêlerait à ses rêveries d'amour les citations de son manuel et les souvenirs de son alphabet[218]. Même dans ses contes de Cantorbéry, il se répète, il se traîne en développements naïfs, il oublie de concentrer sa passion ou son idée. Il commence une moquerie qui aboutit à peine. Il détrempe une vive couleur dans une strophe monotone. Sa voix ressemble à celle d'un jeune garçon qui devient homme. L'accent mâle et ferme se soutient d'abord; puis une note grêle et douce vient indiquer que cette croissance n'est pas achevée et que cette force a des défaillances. Chaucer commence à sortir du moyen âge, mais il y est encore. Aujourd'hui il compose les contes de Cantorbéry, hier il traduisait le roman de la Rose. Aujourd'hui il étudie la machine compliquée du cœur, découvre les suites de l'éducation primitive ou de l'habitude dominante, et trouve la comédie de mœurs; demain il ne prendra plaisir qu'aux événements curieux, aux gentilles allégories, aux dissertations amoureuses imitées des Français, aux doctes moralités tirées des anciens. Tour à tour, c'est un observateur et un trouvère; au lieu du pas qu'il fallait faire, il n'a fait qu'un demi-pas.
Qui l'a arrêté et qui, autour de lui, arrête aussi les autres? On démêle l'obstacle dans ses dissertations, dans son ponte de Melibœus, du Curé, dans son Testament de l'Amour; en effet, tant qu'il écrit en vers, il est à son aise; sitôt qu'il entre dans la prose, une sorte de chaîne s'enroule autour de ses pieds pour l'arrêter. Son imagination est libre et son raisonnement est esclave. Les rigides divisions scolastiques, l'appareil mécanique des arguments et des réponses, les ergo, les citations latines, l'autorité d'Aristote et des Pères viennent peser sur sa pensée naissante. Son invention native disparaît sous la discipline imposée. La servitude est si pesante, que, même dans son Testament de l'Amour, parmi les plus touchantes plaintes et les plus cuisantes peines, la belle dame idéale qu'il a toujours servie, la médiatrice céleste qui lui apparaît dans une vision, l'Amour pose des thèses, établit «que la cause d'une cause est cause de la chose causée,» et raisonne aussi pédantesquement qu'à Oxford. À quoi peut aboutir le talent, même le génie, quand de lui-même il se met dans de pareilles entraves? Quelle suite de vérités originales et de doctrines neuves peut-on trouver et prouver, lorsque, dans un conte moral comme celui de Mélibée et de sa femme Prudence, on se croit obligé d'établir une controverse en forme, de citer Sénèque et Job pour interdire les larmes, d'alléguer Jésus qui pleure pour autoriser les larmes, de numéroter chaque preuve, d'appeler à l'aide Salomon, Cassiodore et Caton, bref d'écrire un livre d'école? Il n'y a aux mains du public que la pensée agréable et brillante; les idées sérieuses et générales n'y sont pas; elles sont en d'autres mains qui les détiennent. Sitôt que Chaucer aborde la réflexion, à l'instant saint Thomas, Pierre le Lombard, les manuels de péchés, les traités de la définition et du syllogisme, le troupeau des anciens et des Pères descendent de leur rayon, entrent dans sa cervelle, parlent à sa place, et l'aimable voix du trouvère devient, sans qu'il s'en doute, la voix dogmatique et soporifique d'un docteur. En fait d'amour et de satire, il a de l'expérience et il invente; en fait de morale et de philosophie, il a de l'érudition et se souvient. C'est pour un instant, et par un élan isolé, qu'il est entré dans la grande observation et dans la véritable étude de l'homme; il ne pouvait s'y tenir, il ne s'y est point assis, il n'y a fait qu'une promenade poétique, et personne ne l'y a suivi. Le niveau du siècle est plus bas; lui-même s'y rabat le plus souvent; c'est parmi les conteurs comme Froissart qu'on le trouve, parmi les jolis diseurs comme Charles d'Orléans, parmi les versificateurs bavards et vides comme Gower, Lydgate, Occlève. Point de fruits, mais des fleurs passagères et frêles, beaucoup de branches inutiles, encore plus de branches mourantes ou mortes, voilà cette littérature: c'est qu'elle n'a plus de racine; après trois cents ans d'efforts, un lourd instrument souterrain a fini par la couper. Cet instrument est la philosophie scolastique.