Qu'y vont-ils dire? C'est ici qu'éclate dans toute sa folie l'espèce d'exaltation nerveuse qui est propre à l'esprit du temps; l'amour monte au trente-sixième ciel; Musidorus est frère de notre Céladon; Paméla est proche parente des plus sévères héroïnes de notre Astrée; toutes les exagérations espagnoles foisonnent, et aussi toutes les faussetés espagnoles. Car dans ces œuvres de mode et de cour, le sentiment primitif ne garde jamais sa sincérité; l'esprit, le besoin de plaire, le désir de faire effet, de mieux parler que les autres, l'altèrent, le travaillent, entassent les embellissements, les raffinements, en sorte qu'il ne reste rien qu'un galimatias. Musidorus a voulu prendre un baiser à Paméla. Elle le repousse. Il serait mort sur la place; mais, par bonheur, il se souvient que sa maîtresse lui a ordonné de s'éloigner, et trouve encore des forces pour accomplir son commandement. Il se plaint aux arbres, il pleure en vers; vous trouverez des dialogues où l'écho, répétant le dernier mot, fait la réponse, des duos rimés, des stances équilibrées, où l'on expose minutieusement la théorie de l'amour, bref tous les morceaux de bravoure de la poésie ornementale. S'ils envoient une lettre à leur maîtresse, ils parlent à la lettre, ils disent à l'encre de pleurer hardiment. «Pendant qu'elle te regardera, ta noirceur deviendra lumière; pendant qu'elle te lira, tes cris deviendront une musique[284].» Deux jeunes princesses se couchent. «Elles appauvrirent leurs habits pour enrichir leur lit qui, cette nuit, eût bien pu mépriser l'autel de Vénus, et là, se caressant l'une l'autre avec des embrassements tendres quoique chastes, avec des baisers doux quoique froids, elles auraient pu faire croire que l'Amour était venu se jouer sans dards auprès d'elles, ou que, fatigué de ses propres feux, il voulait se rafraîchir entre leurs lèvres embaumées[285].» Songez, pour excuser ces sottises, qu'il y en a d'égales dans Shakspeare. Tâchez plutôt de les comprendre, de les imaginer à leur place, avec leur entourage, telles qu'elles sont, c'est-à-dire comme les excès de la singularité et de la verve inventive. Ils ont beau gâter à plaisir leurs plus belles idées; sous le fard perce la fraîcheur native[286]. Dès le second ouvrage de Sidney, la Défense de la poésie, on voit paraître la véritable imagination, l'accent sincère et sérieux, le style grandiose, impérieux, toute la passion et l'élévation qu'il porte dans son cœur et qu'il mettra dans ses vers. C'est un méditatif, un platonicien[287], qui s'est pénétré des doctrines antiques, qui prend les choses de haut, qui met l'excellence de la poésie non dans l'agrément, l'imitation ou la rime, mais dans cette conception créatrice et supérieure par laquelle l'artiste refait la nature et l'embellit. En même temps c'est un homme ardent, confiant dans la noblesse de ses aspirations et dans la largeur de ses idées, qui rabat les criailleries du puritanisme bourgeois, étroit, vulgaire, et s'épanche avec l'ironie hautaine, avec la fière liberté d'un poëte et d'un grand seigneur.

À ses yeux, s'il y a quelque art ou quelque science capable d'augmenter et de cultiver la générosité de l'homme, c'est la poésie. Tour à tour il fait comparaître devant elle le philosophe et l'historien, avec leurs prétentions qu'il raille et foule[288]. Il combat pour elle comme un chevalier pour sa dame, et voyez de quel style héroïque et magnifique. Il raconte qu'en écoutant la vieille ballade de Percy et Douglas, son cœur s'est troublé comme au son d'une trompette. «Si dans ce mauvais accoutrement, souillée de la poussière et des toiles d'araignées d'un âge grossier, elle nous remue de la sorte, que ne ferait-elle pas revêtue de la magnifique éloquence de Pindare[289]?» Le philosophe rebute, le poëte attire: «Chez lui vous voyagez comme dans un beau vignoble; dès l'entrée, il vous donne une grappe de raisins, en telle sorte que, rempli de ce goût, vous souhaitez continuer votre route[290].» Quel genre peut vous déplaire dans la poésie? Est-ce la pastorale, si aisée et si riante? «Est-ce l'ïambe amer, mais salutaire, qui frotte au vif les plaies de l'âme, et par ses cris hardis et perçants contre le vice, fait de la honte la trompette de l'infamie[291]?» À la fin il rassemble ses raisons, et l'accent vibrant et martial de sa période poétique est comme une fanfare de victoire. «Puisque, dit-il, les excellences de la poésie peuvent être si justement et si aisément établies; puisque les basses et rampantes objections peuvent être si vite écrasées; puisqu'elle n'est pas un art de mensonge, mais de vraie doctrine; puisqu'au lieu d'efféminer, elle aiguillonne le courage; puisqu'au lieu d'abuser l'esprit de l'homme, elle fortifie l'esprit de l'homme, plantons des lauriers pour enguirlander la tête des poëtes, plutôt que de permettre à l'impure haleine de ces diffamateurs de souffler sur les claires fontaines de la poésie[292].» Par cette véhémence et ce sérieux, vous pouvez imaginer d'avance quels sont ses vers.

VII

Bien des fois, après avoir lu des poëtes de cet âge, je suis resté penché sur les estampes contemporaines, me disant que l'homme, esprit et corps, n'était pas alors celui que nous voyons aujourd'hui. Nous aussi, nous avons des passions, mais nous ne sommes plus assez forts pour les porter. Elles nous détraquent; nous ne sommes plus poëtes impunément. Alfred de Musset, Henri Heine, Edgard Poe, Burns, Byron, Shelley, Cowper, combien en citerai-je? Le dégoût, l'abrutissement et la maladie, l'impuissance, la folie et le suicide, au mieux l'excitation permanente ou la déclamation fébrile, ce sont là aujourd'hui les issues ordinaires du tempérament poétique. Les fougues de la cervelle rongent les entrailles, dessèchent le sang, attaquent la moelle, secouent l'homme comme un orage, et la charpente humaine telle que la civilisation nous l'a faite n'est plus assez solide pour y résister longtemps. Ceux-ci plus rudement élevés, plus habitués aux intempéries, plus endurcis par les exercices du corps, plus roidis contre le danger, durent et vivent; y a-t-il un homme aujourd'hui qui pourrait supporter la tempête de passions et de visions qui a traversé Shakspeare, et finir comme lui en bourgeois sensé et renté dans son petit pays? Les muscles étaient plus fermes, la défaillance moins prompte. La fureur d'attention concentrée, les demi-hallucinations, l'angoisse et le halètement de la poitrine, le frémissement des membres qui se tendent involontairement et aveuglément vers l'action, tous les élans douloureux qui accompagnent les grands désirs les épuisaient moins; c'est pourquoi ils avaient longtemps de grands désirs et osaient davantage. D'Aubigné, blessé de plusieurs coups d'épée, croyant mourir, se fit attacher sur son cheval afin de revoir encore une fois sa maîtresse, fit ainsi plusieurs lieues, perdant son sang, et arriva évanoui. Voilà les sentiments que nous devinons encore aujourd'hui dans leurs peintures, dans ce regard droit qui s'enfonce comme une épée, dans cette force de l'échine qui se plie ou va se tordre, dans la sensualité, l'énergie, l'enthousiasme qui transpire à travers leurs gestes et leurs regards. Voilà le sentiment que nous découvrons encore aujourd'hui dans leurs poésies, chez Greene, Lodge, Jonson, Spenser, Shakspeare, chez Sidney comme chez tous les autres. On oublie bien vite les fautes de goût qui l'accompagnent, les affectations, le jargon bizarre. Est-il vraiment si bizarre? Supposez un homme qui, les yeux fermés, voit distinctement le visage adoré de sa maîtresse, qui l'a présent tout le jour, qui se trouble et tressaille en imaginant tour à tour son front, ses yeux, ses lèvres, qui ne peut pas et ne veut pas se détacher de sa vision, qui chaque jour s'enfonce davantage dans cette contemplation véhémente, qui à chaque instant est brisé par des anxiétés mortelles ou jeté hors de lui par des ravissements de bonheur; il perdra la notion exacte des choses. Une idée fixe devient une idée fausse. À force de regarder un objet sous toutes ses faces, de le retourner, d'y pénétrer, on le déforme. Quand on ne peut penser à un objet sans éblouissement et sans larmes, on l'agrandit et on lui suppose une nature qu'il n'a pas. Dès lors les comparaisons étranges, les idées alambiquées, les images excessives deviennent naturelles. Si loin qu'il aille, quelque objet qu'il touche, il ne voit partout dans l'univers que le nom et les traits de Stella. Toutes ses idées le ramènent à elle. Il est tiré éternellement et invinciblement par la même pensée, et les comparaisons qui semblent lointaines ne font qu'exprimer la présence incessante et la puissance souveraine de l'image dont il est obsédé. Stella est malade; il semble à Sidney[293] «que la joie hôte de ses yeux pleure en elle.» Ce mot est absurde pour nous. L'est-il pour Sidney qui, pendant des heures entières, s'est appesanti sur l'expression de ces yeux, qui a fini par voir en eux toutes les beautés du ciel et de la terre, qui, auprès d'eux, trouve toute lumière terne et tout bonheur fade? Comptez que dans toute passion extrême les lois ordinaires sont renversées, que notre logique française n'en est point juge, qu'on y rencontre des affectations, des enfances, des jeux d'esprit, des crudités, des folies, et que les violents états de la machine nerveuse sont comme un pays inconnu et extraordinaire ou le bon sens et le bon langage ne pourront jamais pénétrer. Au retour du printemps, quand Mai étale sur les champs sa robe bigarrée de fleurs nouvelles, Astrophel et Stella vont s'asseoir sous l'ombre d'un bois écarté, dans l'air chaud, plein de bruissements d'oiseaux et d'émanations suaves. Le ciel sourit, le vent vient baiser les feuilles qui tremblent, les arbres penchés entrelacent leurs rameaux gonflés de séve, la terre amoureuse aspire avidement l'eau qui frissonne[294]. À genoux, le cœur palpitant, oppressé, il lui semble que sa maîtresse se transfigure; «sa jeune âme s'envole vers Stella, son nid bien-aimé;» Stella, «souveraine de sa peine et de sa joie;» Stella, «sur qui le ciel de l'amour a versé toute sa lumière;» Stella, «dont la parole bouleverse les sens;» Stella, «dont le chant donne au cœur la vision des anges[295].» Ces cris d'adoration font comme un hymne. Chaque jour il écrit les pensées d'amour qui l'agitent, et dans ce long journal continué pendant cent pages, on sent le souffle embrasé croître à chaque instant. Un sourire de sa maîtresse, une boucle que le vent soulève, un geste, sont des événements. Il la peint dans toutes les attitudes; il ne peut se rassasier de la voir. Il parle aux oiseaux, aux plantes, aux vents, à toute la nature. Il apporte le monde entier aux pieds de Stella. À l'idée d'un baiser, il défaille. «Mon cœur bondissant montera à mes lèvres pour avoir son contentement, pour baiser ces roses parfumées par le miel de la volupté, ces lèvres qui entr'ouvrent leurs rubis pour découvrir des perles[296].» Il y a des magnificences orientales dans l'éblouissant sonnet où il demande pourquoi les joues de Stella sont pâlies: «Où sont allées les roses qui ravissaient nos yeux?—Où sont ces joues vermeilles, où la vertu rougissante s'empourprait de la livrée royale de la pudeur?—Qui a volé à mes cieux du matin leur vêtement d'écarlate?»—«Sa vie se fond à force de penser[297].» Épuisé par l'extase, il s'arrête. Puis «comme le satyre qui, lorsque Prométhée apporta le feu sur la terre, vint, tout charmé, baiser la flamme, et s'enfuit avec des cris insensés, parmi les bois et les campagnes, sans pouvoir apaiser l'âpre morsure du divin élément[298],» il va de pensées en pensées, cherchant un soulagement à sa plaie. Enfin le calme est revenu, et pendant cette éclaircie l'esprit agile et brillant joue comme une flamme voltigeante à la surface du profond foyer qui couve. Oserai-je traduire ces songes d'amoureux et de peintre, ces charmantes imaginations païennes et chevaleresques où Pétrarque et Platon semblent avoir laissé leur souvenir? Pourrai-je les traduire? Sortez un instant de notre langue raisonnable, et sentez la grâce et le badinage sous l'apparente affectation[299]:

Beaux yeux, douces lèvres, cher cœur, ai-je pu,
Fou que je suis, espérer jouir de vous par l'aide de l'Amour,
Puisqu'il trouve lui-même en vos beautés
Sa grande force, ses jeux choisis, sa retraite tranquille?

Car, s'il voit quelqu'un qui ose le contredire,
Il regarde avec ces yeux. Ah! tout d'un coup
Chaque âme dépose ses armes au pied de l'Amour,
Heureuse s'il lui permet de mourir pour elle.

Quand il veut jouer, il va sur ces lèvres,
Rougissant, honteux d'être amoureux d'elles;
Avec chaque lèvre il baise l'autre.
Mais quand il veut chercher une retraite paisible,
Loin de tout le monde, ce cœur est sa demeure,
Sachant bien que nul homme ne viendra l'y trouver.

Tout est pris ici, le cœur et les sens. S'il trouve les yeux de Stella plus beaux que toute chose au monde, il trouve «son âme plus belle encore que son corps.» Il est platonicien, lorsqu'il raconté que la vertu, voulant se faire aimer des hommes, a pris la forme de Stella pour enchanter leurs yeux, «et leur faire découvrir ce ciel que le sens intérieur révèle aux âmes héroïques.» On reconnaît en lui la soumission entière du cœur, l'amour tourné en religion, la passion parfaite qui ne souhaite que de croître, et qui, semblable à la piété des mystiques, se trouve toujours trop petite quand elle se compare à l'objet aimé. «Ma jeunesse se consume; mon savoir ne met au jour que des futilités. Mon esprit s'emploie à défendre une passion qui, pour récompense, le persécute de folles peines. Je vois que ma course m'entraîne à ma perte; je le vois, et pourtant mon plus grand chagrin est de ne point perdre davantage pour l'amour de Stella[300].» À la fin, comme Socrate dans le Banquet, il tourne les yeux vers la Beauté immortelle[301], clarté céleste «qui perce les nuages et tout à la fois brille et nous donne la vue.» «Oh! attaches-y tes yeux. Que cette lumière soit ton guide dans cette course éphémère qui mène de la naissance à la mort[302].» L'amour divin continue l'amour terrestre; il y était renfermé, il s'en dégage. À cette noblesse, à ces hautes aspirations, reconnaissez une de ces âmes sérieuses comme il y en a tant sous ce climat et dans cette race. À travers le paganisme régnant, les instincts spiritualistes percent, et font des platoniciens, en attendant qu'ils fassent des chrétiens.

VIII

Sidney n'est qu'un soldat dans une armée; il y a toute une multitude autour de lui, une multitude de poëtes. En cinquante-deux ans on en a compté, en dehors du drame, deux cent trente-trois[303], dont quarante ont du génie ou du talent, Breton, Donne, Drayton, Lodge, Greene, les deux Flechter, Beaumont, Spenser, Shakspeare, Ben Jonson, Marlowe, Wither, Warner, et d'autres encore, Davison, Carew, Suckling, Herrick; on se lasserait de les énumérer. Il y en a une moisson, comme en ce moment dans l'héroïque et catholique Espagne, et, comme en Espagne, c'est là un signe du temps, la marque d'un besoin public, l'indice d'un état d'esprit extraordinaire et passager. Quel est-il cet état d'esprit qui de toutes parts provoque et fait goûter la poésie? Qu'est-ce qui souffle la vie dans leurs œuvres? D'où vient que chez les moindres, à travers des pédanteries, des maladresses, parmi des chroniques rimées ou des dictionnaires descriptifs, on rencontre des peintures éclatantes et de vrais cris d'amour? D'où vient que, cette génération épuisée, la vraie poésie a fini en Angleterre, comme la vraie peinture en Italie et en Flandre? C'est qu'un moment de l'esprit a paru et disparu, celui de la conception primesautière et créatrice. Ces hommes ont les sens neufs et n'ont point de théories dans la tête. Aussi quand ils se promènent, ils ont d'autres émotions que nous. Qu'est-ce qu'un lever de soleil pour un homme ordinaire? Une tache blanche au bout du ciel entre des bosselures, parmi des morceaux de terre et des bouts de routes qu'il ne voit plus, parce qu'il les a vus cent fois. Pour eux, toutes ces choses ont une âme; je veux dire par là qu'ils sentent en eux-mêmes, par contre-coup, l'élan et les brisures des lignes, la force et les contrastes des teintes, et le sentiment douloureux ou délicieux qui s'exhale de ce pêle-mêle et de cet ensemble comme une harmonie ou comme un cri. Que ce soleil est triste lorsqu'il se lève dans le brouillard au-dessus «des sillons mornes!» quel air résigné dans ces vieux arbres, ruisselants sous la pluie nocturne! quel fiévreux tumulte dans le troupeau des vagues, dont «les crinières désordonnées» se tordent incessamment à la surface de l'abîme! Mais le grand flambeau du ciel, le dieu lumineux, se dégage et rayonne. Les hautes herbes molles et ployantes, les prairies toujours vertes, les dômes épanouis des grands chênes, tout le paysage anglais incessamment renouvelé et lustré par l'eau surabondante étale son inépuisable fraîcheur. Ces prairies, rouges et blanches de fleurs toujours humectées et toujours jeunes, laissent s'envoler leur voile de brume dorée et apparaissent tout d'un coup timidement, comme de belles vierges. Là est la «fleur du coucou, qui pousse avant la venue de l'hirondelle, la jacinthe des prés azurée comme des veines de femmes, la fleur du souci qui se couche avec le soleil et se lève avec lui, pleurante[304].» «De loin, sur sa porte qui luit, la charmante aube dore toutes les cimes où la nuit vient d'attacher ses perles, et les troupes d'oiseaux, dans la joie du matin, font si bien vibrer leurs voix gazouillantes, que les collines et les vallées répondent et que l'air qui bruit et résonne ne semble plus composé que de sons. Cependant le soleil monte, perce de sa tête d'or l'épais brouillard qui s'évapore, et vient à travers les cimes entrelacées baiser l'ombre endormie[305].» Encore un pas, et vous verrez reparaître les dieux antiques. Ils reparaissent, ces dieux vivants, ces dieux mêlés aux choses, qu'on ne peut s'empêcher de retrouver dès qu'on retrouve la nature: «Cérès, la libérale reine, parmi ses riches cultures, blés, seigles, avoines, orges, vesces, pois en fleur, parmi ses montagnes herbeuses où vivent les brebis broutantes, parmi ses ruisseaux et ses rives, où regorgent les lis et les pivoines qu'Avril, l'humide Avril, pare pour en faire des couronnes aux chastes nymphes[306]—Iris dont les ailes de safran versent sur les fleurs des gouttes parfumées et des ondées rafraîchissantes, Iris, la riche écharpe de la terre, qui de chaque bout de son arc bleu couronne les champs boisés et les pentes dégarnies.—Flore, brillante et parée, assise superbement au milieu de la pompe de toutes ses fleurs, et qui déploie le vert éblouissant de son manteau de fête[307].» Toutes les splendeurs et les douceurs du pays moite et mouillé, toutes les particularités, toute l'opulence de ses teintes fondues, de son ciel changeant, de sa végétation luxuriante, viennent ainsi se rassembler autour des dieux qui leur donnent un corps, et un beau corps.