Dans la vie de chaque homme il y a des moments où, en présence des choses, il éprouve un choc. Cet amas d'idées, de souvenirs tronqués, d'images ébauchées qui gisent obscurément dans tous les coins de son esprit, s'ébranle, s'organise, et tout d'un coup se développe comme une fleur. Il en est ravi, il ne peut s'empêcher de regarder et d'admirer la charmante créature qui vient d'éclore; il veut la voir encore, en voir de pareilles, et ne songe point à autre chose. Il y a des moments pareils dans la vie des nations, et celui-ci en est un. Ils sont heureux de contempler de belles choses et souhaitent seulement qu'elles soient le plus belles possible. Ils ne sont point préoccupés, comme nous, de théories; ils ne se travaillent point pour exprimer des idées philosophiques ou morales. Ils veulent jouir par l'imagination, par les yeux, comme ces nobles d'Italie qui en ce moment sont tellement épris des belles couleurs et des belles formes, qu'ils couvrent de peintures non-seulement leurs appartements et leurs églises, mais encore les dessus de leurs coffres et les selles de leurs chevaux. La riche et verte campagne au soleil, les jeunes femmes parées, florissantes de santé et d'amour, les dieux et les déesses à demi nus, chefs-d'œuvre et modèles de la force et de la grâce, voilà les plus beaux objets que l'homme puisse contempler, les plus capables de contenter ses sens et son cœur, d'éveiller en lui le sourire et la joie, et voilà les objets qui apparaissent chez tous les poëtes, dans la plus merveilleuse abondance de chansons, de pastorales, de sonnets, de petites pièces fugitives, si vivantes, si délicates, si aisément épanouies, que depuis on n'a rien vu d'égal. Qu'importe que Vénus ou Cupidon aient perdu leurs autels? Comme les peintres contemporains d'Italie, ils imaginent volontiers un bel enfant nu, traîné sur un char d'or, au milieu de l'air limpide, ou une femme éclatante de jeunesse debout sur les vagues qui viennent baiser ses pieds de neige. Le rude Ben Jonson est ravi de ce spectacle. Le bataillon discipliné de ses vers robustes se change en une bande de petites strophes gracieuses qui courent aussi légèrement que des enfants de Raphaël[308]. Il voit venir sa dame assise sur le char de l'Amour que tirent des cygnes et des colombes. L'Amour conduit le char; elle passe sereine et souriante, et tous les cœurs charmés de ses divins regards ne souhaitent plus d'autre joie que de la voir et de la servir toujours:

Regardez seulement ses yeux; ils éclairent
Tout ce que comprend le monde de l'amour.
Regardez seulement ses cheveux; ils sont brillants
Comme l'étoile de l'amour quand elle se lève.....
Avez-vous vu un lis éclatant s'épanouir
Avant que des mains grossières l'aient touché?
Avez-vous regardé la chute de la neige
Avant que la fange l'ait souillée?
Avez-vous respiré les boutons sur l'églantier,
Ou le nard dans le feu?
Ô! aussi blanche, aussi délicate, aussi suave est ma dame[309]!

Quoi de plus vivant, de plus éloigné de la mythologie compassée et artificielle? Comme Théocrite et Moschus, ils jouent avec leurs dieux riants, et de leurs croyances se font une fête; un jour, au coin d'un bois, Cupidon rencontre une nymphe endormie. «Ses cheveux d'or couvraient son visage.—Ses bras nonchalants étaient jetés des deux côtés.—Son carquois lui servait d'oreiller,—et son sein nu était ouvert à tous les vents[310].» Il s'approche doucement, lui ôte ses flèches, et met les siennes à la place. Elle, enfin, entend du bruit, soulève sa tête penchée et voit un berger qui vient à elle. Elle fuit, il la poursuit. Elle bande son arc et tire contre lui ses flèches. Il n'en devient que plus ardent et va l'atteindre. Désespérée, elle prend une flèche qu'elle enfonce dans son beau corps. La voilà changée, elle s'arrête, elle sourit, elle aime, elle va au-devant de lui. «Les montagnes ne peuvent point se rencontrer, mais les amants le peuvent.—Ce que font les autres amants, ils le firent.—Le dieu d'amour s'était posé sur un arbre,—et riait en voyant ce doux spectacle[311].» Une goutte de malice est tombée dans ce mélange de naïveté et de grâce voluptueuse; il en est ainsi dans Longus et dans tout ce bouquet délicieux qu'on appelle l'Anthologie; ce n'est point le badinage sec de Voltaire, des gens qui n'ont que de l'esprit, et qui n'ont vécu que dans les salons; c'est celui des artistes, des amoureux qui ont le cerveau plein de couleurs, de formes, qui, en disant une mièvrerie, imaginent un col penché, des yeux baissés, et la rougeur qui monte à des joues vermeilles[312]. Une de ces belles vient dire des vers en minaudant, et comme on voit d'ici le pli boudeur de sa lèvre! «L'amour dans mon cœur comme une abeille—fait son miel.—Tantôt il joue avec moi avec ses ailes,—tantôt avec ses pieds.—Dans mes yeux il fait sa demeure;—son lit est dans mon sein.—Mes baisers sont tous les jours son régal.—Et pourtant il me vole mon repos.—Ah! le méchant qui me vole!» Ce qui relève ces badinages, c'est la splendeur de l'imagination. Il y a des éclats, des éclairs qu'on n'ose traduire, des éblouissements et des folies, comme dans le Cantique des Cantiques. «Ses lèvres, dit Greene, sont des roses toutes trempées dans la rosée,—ou pareilles à la pourpre de la fleur du narcisse.—Ses yeux, ces beaux yeux, ressemblent aux pures clartés—qui animent le soleil ou égayent le jour.—Ses joues sont comme des lis épanouis plongés dans le vin,—ou comme des grains de belles grenades trempés dans le lait,—ou comme des fils de neige dans des réseaux de soie cramoisie,—ou comme des nuages splendides au coucher du soleil.»—«Quel besoin de comparer là où la beauté surpasse toute ressemblance?—Celui qui va prendre dans les choses inanimées ses pensées d'amour—dépare leur pompe et leur plus grande gloire,—et ne monte dans le ciel de l'amour qu'avec des ailes appesanties[313].» Je veux bien croire qu'alors les choses n'étaient point plus belles qu'aujourd'hui; mais je suis sûr que les hommes les trouvaient plus belles.

IX

Quand la puissance d'embellir est si grande, il est naturel qu'on peigne le sentiment qui réunit toutes les joies et où aboutissent tous les rêves, l'amour idéal, surtout l'amour ingénu et heureux. De tous les sentiments, il n'y en a pas pour qui nous ayons plus de sympathie. Il est de tous le plus simple et le plus doux. Il est le premier mouvement du cœur et la première parole de la nature. Il ne se compose que d'innocence et d'abandon. Il est exempt de réflexions et d'efforts. Il nous fait quitter nos passions compliquées, nos mépris, nos regrets, nos haines, nos espérances violentes. Il pénètre en nous et nous le respirons comme la fraîche haleine d'un vent matinal qui vient de passer sur des champs en fleur. Ils le sentaient et s'en enchantaient, les cavaliers de cette cour périlleuse, et se reposaient ainsi, par contraste, de leurs actions et de leurs dangers. Les plus sévères et les plus tragiques de leurs poëtes se sont détournés pour aller à sa rencontre, Shakspeare parmi les chênes toujours verts de la forêt d'Ardennes[314], Ben Jonson[315] dans les bois de Sherwood, parmi les larges clairières coupées d'ombre, parmi les feuilles luisantes et les fleurs humides qui frissonnent au bord des sources solitaires. Marlowe lui-même, le terrible peintre de l'agonie d'Édouard II, l'emphatique et puissant poëte qui composa Faust, Tamerlan et le Juif de Malte, quitte ses drames sanglants, son grand vers tonnant, ses furieuses images, et rien n'est plus musical et plus doux que ses chansons. Le berger, pour gagner sa maîtresse, lui promet «un chapeau de fleurs, une jupe toute brodée de feuilles de myrte, une ceinture tressée de paille et de bourgeons de lierre, avec des boutons d'ambre et des fermoirs de corail[316].» Ils iront ensemble dans les vallées, sur les pentes des montagnes rocheuses. Les pâtres, chaque matin de mai, viendront danser autour d'elle, et tous deux, assis sur une roche, contempleront de loin les troupeaux qui broutent l'herbe, et «les rivières étroites» qui tombent et bruissent parmi des chants d'oiseaux. Les rudes gentilshommes du temps, en revenant de la chasse du faucon, s'étaient plus d'une fois arrêtés devant ces tableaux rustiques; tels qu'ils étaient, c'est-à-dire imaginatifs et peu citadins, ils avaient songé à y figurer pour leur compte. Mais en les comprenant, ils les refaisaient; ils les refaisaient dans leurs parcs préparés pour l'entrée de la reine, avec une profusion de parures et d'inventions, sans s'inquiéter d'y copier exactement la grossière nature. L'invraisemblance ne les choquait pas; ce n'étaient pas des imitateurs minutieux, des observateurs de mœurs; ils créaient; la campagne, pour eux, n'était qu'un cadre, et le tableau tout entier était sorti de leurs rêves et de leur cœur. Qu'il soit romanesque, impossible même, ce tableau n'en est que plus charmant. Y a-t-il un plus grand charme que de laisser là ce monde réel qui nous entrave ou nous opprime, de flotter vaguement et aisément dans l'azur et la lumière, au plus haut du pays des fées et des nuages, d'arranger les choses au gré du moment, de ne plus sentir les pesantes lois, les contours roides et résistants de la vie, de tout orner et varier selon les caprices et les délicatesses de la fantaisie? Voilà ce qui arrive dans ces petits poëmes. Ordinairement les événements ne s'y passent nulle part; du moins ils se passent dans le royaume où les rois se font bergers et volontiers épousent des bergères. La belle Argentile[317] est retenue à la cour de son oncle qui veut la priver de son royaume, et après deux ans lui ordonne d'épouser Curan, un rustre de sa maison; elle s'enfuit, et Curan, désespéré, s'en va vivre chez les pâtres. Il rencontre un jour une belle paysanne et l'aime; peu à peu, en lui parlant, il se rappelle Argentile et pleure; il décrit son doux visage, sa taille ployante, ses fins poignets veinés d'azur, et tout d'un coup voit la paysanne qui défaille. Elle se jette dans ses bras et lui dit: «Je suis Argentile.» Or Curan était un fils de roi qui s'était déguisé ainsi pour l'amour d'Argentile. Il reprend les armes, défait le méchant roi. Il n'y eut point de plus fort chevalier que lui, et tous deux régnèrent longtemps en Bernicie.—Entre cent contes pareils, vrais contes de printemps, que le lecteur me permette d'en détacher encore un, riant et simple comme une aube de mai[318]. La princesse, Dowsabell est descendue au matin dans le jardin de son père; elle cueille des chèvrefeuilles, des primevères, des violettes, des marguerites. En ce moment, derrière la haie, elle entend un pâtre qui chante, qui chante si bien, que tout d'un coup elle l'aime. Il lui promet fidélité et lui demande un baiser. Les joues de la belle promeneuse devinrent vermeilles comme la rose. «Elle plia son genou blanc comme la neige,—et tout à côté de lui s'agenouilla,—puis elle le baisa doucement.—Le berger poussa un grand cri de joie.—Oh! fit-il, il n'y eut jamais de pastoureau—qui fût si content que moi[319]!» Rien de plus; n'est-ce pas assez? Il n'y a ici que le rêve d'un moment, mais ils ont à chaque moment de semblables rêves. Jugez quelle poésie en doit sortir, combien supérieure aux choses, combien affranchie de l'imitation littérale, combien éprise de la beauté idéale, combien capable de se bâtir un monde hors de notre triste monde; en effet, entre tous ces poëmes, il y en a un véritablement divin, si divin que les raisonneurs des âges suivants l'ont trouvé ennuyeux, qu'aujourd'hui encore c'est à peine si quelques-uns l'entendent, la reine des fées de Spenser.

X

Un jour M. Jourdain, devenu mamamouchi et ayant appris l'orthographe, manda chez lui les plus illustres écrivains du siècle. Il s'installa dans un fauteuil, leur indiqua du doigt des pliants, et leur dit:

«J'ai lu, Messieurs, vos petites drôleries. Elles m'ont réjoui; je veux vous donner de l'ouvrage. J'en ai donné dernièrement au petit Lulli, votre confrère. C'est par mon commandement qu'il a introduit dans les concerts la trompette marine, instrument harmonieux dont personne ne s'était encore avisé et qui est d'un si bel effet. J'entends que vous suiviez mes idées comme il les a suivies, et je vous commande un poëme en prose. Vous savez que tout ce qui n'est point prose est vers, et que tout ce qui n'est point vers est prose. Quand je dis: «Nicolle, apportez-moi mes pantoufles et me donnez mon bonnet de nuit,» je fais de la prose. Prenez cette phrase pour modèle. Ce style est beaucoup plus agréable que le jargon de lignes non finies que vous appelez des vers. Quant au sujet, ce sera moi-même. Vous peindrez la robe de chambre à ramages que je viens de mettre pour vous recevoir, et ce petit déshabillé de velours vert que je porte dessous pour faire le matin mes exercices. Vous noterez que l'indienne coûte un louis l'aune. Cette description bien troussée vous fournira des dictons assez jolis, et enseignera au public le prix des choses. Je veux aussi que vous parliez de mes glaces, de mes tapis, de mes tentures. Mes fournisseurs vous donneront leurs mémoires; ne manquez pas de les insérer dans votre œuvre. J'aurais plaisir à y revoir tout au long et tout au naturel la boutique de mon père, bon gentilhomme qui vendait du drap à ses amis pour les obliger, la cuisine de ma servante Nicole, les gentillesses de Brusquet, le petit chien de mon voisin M. Dimanche. Vous pourrez aussi expliquer mes affaires domestiques; rien de plus intéressant pour le public que d'apprendre comme on gagne un million. Dites-lui aussi que ma fille Lucile n'a pas épousé ce petit drôle de Cléonte, mais bien M. Samuel Bernard, qui a fait fortune dans les fermes, a carrosse et sera ministre du roi. Pour cela, je vous payerai généreusement un demi-louis la toise d'écriture. Revenez dans un mois, et me montrez ce que mes idées vous auront fourni.»

Nous sommes les fils de M. Jourdain, et depuis le commencement du siècle nous tenons ce discours aux artistes; les artistes nous écoutent. De là notre roman bourgeois et notre roman réaliste. Je supplie le lecteur de les oublier, de s'oublier lui-même, de se faire pour un instant poëte, gentilhomme, homme du seizième siècle. À moins d'enterrer le M. Jourdain qui vit en chacun de nous, aucun de nous ne pourra entendre Spenser.

XI