Il était d'une ancienne famille, alliée à de grandes maisons, ami de Sidney et de Raleigh, les deux chevaliers les plus accomplis du siècle, chevalier lui-même, du moins de cœur, ayant trouvé dans sa parenté, dans ses amitiés, dans ses études et dans sa vie toutes les circonstances qui pouvaient l'élever jusqu'à la poésie idéale. Tour à tour on le trouve à Cambridge, où il se pénètre des plus nobles philosophies antiques; dans un comté du Nord où il se prend d'un grand amour malheureux; à Penshurst, dans le château et la compagnie où est née l'Arcadie; chez Sidney, en qui subsistent intactes la poésie romanesque et la générosité héroïque de l'esprit féodal; à la cour, où toutes les magnificences de la chevalerie disciplinée et parée s'étalent autour du trône; enfin à Kilcolman, au bord d'un beau lac, dans un château retiré d'où la vue embrasse un amphithéâtre de montagnes et la moitié de l'Irlande. Pauvre du reste, impropre à la cour, et, quoique favorisé par la reine, n'ayant obtenu de ses patrons que des emplois subalternes, à la fin lassé par les sollicitations et relégué dans ce dangereux domaine d'Irlande, d'où la révolte le chassa, brûlant sa maison et son enfant; trois mois après, il mourut de misère et le cœur brisé[320]. Des attentes et des rebuts, beaucoup de tristesses et beaucoup de rêves, quelques douceurs et tout d'un coup un malheur affreux, une fortune petite et une fin prématurée: voilà bien une vie de poëte. Mais c'est le cœur en lui qui est le vrai poëte; chez lui tout sort de là; les circonstances n'ont fait que lui fournir sa matière; il les a transformées plus qu'il n'a été transformé par elles, et il a moins reçu que donné. Philosophie et paysages, cérémonies et parures, splendeurs de la campagne et de la cour, dans tout ce qu'il a peint ou pensé, il a imprimé sa noblesse intérieure. Avant tout, c'est une âme éprise de la beauté sublime et pure, platonicienne par excellence, une de ces âmes exaltées et délicates, les plus charmantes de toutes, qui, nées au sein du naturalisme, y puisent leur séve, mais le dépassent, approchent du mysticisme, et par un effort involontaire montent pour s'épanouir jusqu'aux confins d'un monde plus haut. Spenser conduit à Milton et de là au puritanisme, comme Platon conduit à Virgile et de là au christianisme. La beauté sensible est parfaite chez tous les deux, mais leur premier culte est pour la beauté morale. «Conduisez-moi, dit-il aux Muses, dans la retraite cachée où la Vertu habite avec vous, berceau d'argent qui la cache aux hommes et aux méchants mépris du monde.» Il encourage son chevalier quand il le voit faiblir. Il s'indigne quand il le voit attaqué. Il se réjouit de son équité, de sa tempérance, de sa courtoisie. Il insère au commencement d'un chant de longues stances en l'honneur de l'amitié et de la justice. Il s'arrête, après avoir raconté un beau trait de chasteté, pour conseiller aux dames d'être pudiques. Il prodigue aux pieds de ses héroïnes le trésor de ses respects et de ses tendresses. Si quelque brutal les insulte, il appelle à leur secours toute la nature et tous les dieux. Jamais il ne les ramène sur la scène sans orner leur nom de quelque magnifique louange. Auprès de la beauté, il a des adorations dignes de Dante et de Plotin. C'est qu'il ne la considère point comme une simple harmonie de couleurs et de formes, mais comme une émanation de la beauté unique, céleste, impérissable, que nul œil mortel ne peut apercevoir, et qui est la première œuvre du grand ouvrier des mondes[321]. Les corps ne font que la rendre sensible; elle ne réside point dans les corps; la grâce et l'attrait ne sont point dans les choses, mais dans l'idée immortelle qui luit à travers les choses. «Cette charmante teinte blanche et vermeille dont les joues sont colorées s'effacera.—Ces douces feuilles de rose si doucement posées—sur les lèvres se flétriront et tomberont—pour redevenir ce qu'elles étaient, de l'argile corrompue.—Ces cheveux d'or, ces yeux brillants comme des étoiles étincelantes—retourneront en poussière et perdront leur clarté si belle.—Mais la divine lampe dont les célestes rayons—allument l'amour des amants—ne s'éteindra et ne faiblira jamais.—Quand les esprits vitaux se disperseront,—elle reviendra à sa planète natale.—Car elle est née là-haut et ne peut mourir,—étant une parcelle du plus pur des cieux[322].» Devant cette idée de la beauté, l'amour se transforme. Il est le seigneur de la vérité et de la droiture,—«et monte bien loin de la basse poussière,—sur des ailes d'or, jusque dans l'empyrée sublime—au delà des atteintes de l'ignoble désir sensuel,—qui, comme une taupe, reste gisant sur la terre[323].» Il enferme en lui tout ce qu'il y a de bien, de beau et de noble. Il est la source première de la vie et l'âme éternelle des choses. C'est lui qui, apaisant la discorde primitive, a formé l'harmonie des sphères et soutient ce glorieux univers. Il habite en Dieu, il est Dieu lui-même, il est descendu ici-bas sous forme corporelle pour réparer le monde chancelant et sauver la race humaine; autour des êtres, et au dedans des êtres, quand nos yeux percent les apparences, nous le voyons comme une lumière vivante qui pénètre et embrasse toute créature. On touche ici le sommet sublime et aigu où le monde de l'esprit et le monde des sens se rencontrent, et où l'homme, cueillant des deux mains les plus belles fleurs des deux versants, se trouve à la fois païen et chrétien.

XII

Voilà pour le cœur; pour le reste, il est poëte, c'est-à-dire par excellence créateur et rêveur, créateur et rêveur de la façon la plus naturelle, la plus instinctive, la plus soutenue. On a beau décrire cet état intérieur des grands artistes, il reste toujours à décrire. C'est une sorte de végétation qui se fait dans leur esprit; à tout moment un bouton s'y lève, puis sur celui-ci un autre, puis encore un autre, chacun enfantant, pullulant et fleurissant de lui-même, en sorte qu'au bout d'un instant on voit une plante entière verdoyante, bientôt un massif, et enfin une forêt. Un personnage leur apparaît, puis une action, puis un paysage, puis une enfilade d'actions, de personnages et de paysages qui se font, se complètent et s'agencent par un développement involontaire, comme il nous arrive lorsqu'en songe nous contemplons un cortége de figures qui, par leur propre force, se déploient et s'ordonnent devant nos yeux. Cette source de formes vivantes et changeantes est intarissable chez Spenser; toujours il imagine; c'est là son état naturel. Il semble qu'il n'ait qu'à clore ses paupières pour éveiller les apparitions; elles affluent en lui, elles surabondent, elles s'entassent; on se dit qu'il aura beau les prodiguer, elles regorgeront toujours, plus amples et plus pressées. Maintes fois, en suivant leur nuée inépuisable, j'ai pensé à ces vapeurs qui sortent incessamment de la mer, et montent, et chatoient, entremêlant leurs volutes d'or et de neige, pendant qu'au-dessous d'elles de nouvelles brumes s'élèvent, et au-dessous de celles-là d'autres encore, sans que jamais la resplendissante procession puisse se ternir ou s'arrêter.

Mais ce qui le distingue de tous les autres, c'est la façon dont il imagine. Ordinairement, chez un poëte, l'esprit fermente violemment et par saccades; ses idées s'assemblent, se heurtent, se prennent tout d'un coup par masses et par blocs, et jaillissent en mots poignants, perçants, qui les concentrent; il semble qu'elles aient besoin de ces accumulations subites pour imiter l'unité et l'énergie vivante des objets qu'elles reproduisent; du moins presque tous les poëtes environnants, Shakspeare au premier rang, font ainsi. Au plus fort de l'invention, Spenser reste serein. Les visions qui donneraient la fièvre à un autre esprit le laissent paisible. Elles arrivent et se déroulent en lui, aisément, tout entières, sans interruption, sans secousses. Il est épique, c'est-à-dire narrateur, et non point chanteur comme un faiseur d'odes, ou mime comme un auteur de drames. Nul moderne n'est plus semblable à Homère. Comme Homère et les grands narrateurs, il ne rencontre que des images suivies et nobles, presque classiques, si voisines des idées que l'esprit y entre de lui-même et sans s'en apercevoir. Comme Homère, il est toujours simple et clair, il ne sursaute point, il n'omet aucune raison, il ne détourne aucun mot du sens primitif et ordinaire, il garde l'ordre naturel des idées. Comme Homère encore, il a des redondances, des naïvetés, des enfances. Il dit tout, il se laisse aller à des réflexions que chacun a devinées d'avance; il répète à l'infini les grandes épithètes d'ornement. On sent qu'il aperçoit les objets dans une belle lumière uniforme, avec un détail infini, qu'il veut montrer tout ce détail, qu'il n'a jamais peur de voir son heureux songe s'altérer ou disparaître, qu'il en suit les contours, d'un mouvement régulier, sans jamais se presser ni se ralentir. Même il est trop long, trop oublieux du public, trop disposé à s'abandonner et à rêvasser en face des choses. Sa pensée se déploie en vastes comparaisons redoublées, pareilles à celles du vieux conteur ionien. Si un géant blessé tombe, il le trouve semblable à un arbre antique qui a crû sur le plus haut sommet d'une montagne rocheuse, dont l'acier tranchant a déchiré le cœur, et qui, fléchissant tout d'un coup sur son pied qui craque, roule le long des rochers avec un fracas épouvantable; puis à un large château qui, miné par un art perfide, s'enfonce sur ses fondations croulantes, et dont les tours exhaussées et accumulées jusqu'au ciel rendent la chute plus lourde[324]. Il développe toutes les idées qu'il manie. Il étale toutes ses phrases en périodes. Au lieu de se concentrer, il s'épanouit. Pour porter cette ample pensée et son cortége, il ne lui faut pas moins que la stance immense, incessamment renaissante, aux longs vers croisés, aux rimes répétées, dont l'uniformité et l'ampleur rappellent les bruits majestueux qui roulent éternellement dans les bois et dans les campagnes. Pour déployer ces facultés épiques, et pour les déployer dans la région sublime où cette âme se trouve naturellement portée, il ne faut pas moins que l'épopée idéale, c'est-à-dire située hors du réel, avec des personnages qui existent à peine et dans un monde qui ne peut être nulle part.

Plusieurs fois il a tâtonné alentour, parmi des sonnets, des élégies, des pastorales, des hymnes d'amour, de petites épopées souriantes[325]; ce ne sont là que des essais, incapables pour la plupart de porter son génie. Déjà pourtant la magnifique imagination y déborde; dieux, hommes, paysages, le monde qu'il fait mouvoir est à mille lieues du monde où nous vivons. Son Calendrier du Berger[326] est une pastorale pensive et tendre, pleine de délicates amours, de nobles tristesses, de hautes idées, où ne parlent que des penseurs et des poëtes. Ses Visions de Pétrarque et de Du Bellay sont d'admirables songes, où des palais, des temples d'or, des paysages splendides, des fleuves étincelants, des oiseaux merveilleux apparaissent coup sur coup comme dans une féerie orientale. S'il chante un épithalame[327], il voit venir deux beaux cygnes, blancs comme la neige, qui glissent, aux chants des nymphes, parmi les fleurs vermeilles, tandis que l'eau transparente baise leurs plumes de soie et murmure de plaisir. S'il pleure la mort de Sidney, Sidney devient un berger; il est tué comme Adonis; autour de lui s'assemblent les nymphes gémissantes. Il est changé, avec sa maîtresse, en une fleur «rouge et bleue, qui est d'abord rouge, puis qui pâlit comme lui et devient bleue. Alors, au milieu d'elle paraît une étoile, aussi belle qu'étoile aux cieux, pareille à Stella dans ses plus fraîches années, quand ses yeux dardaient des rayons de beauté. Tout le jour elle est debout, pleine de rosée; ce sont les larmes qui coulèrent de ses yeux[328] Ses sentiments les plus vrais se changent ainsi en féeries. La magie est le moule de son esprit, et imprime sa forme à tout ce qu'il imagine comme à tout ce qu'il pense. Involontairement il ôte aux objets leur figure ordinaire. S'il regarde un paysage, au bout d'un instant il le voit tout autre. Il le transporte, sans s'en douter, dans une terre enchantée; l'azur du ciel resplendit comme un dôme de diamants, des buissons de fleurs couvrent les prairies, un peuple d'oiseaux voltige dans l'air suave, des palais de jaspe resplendissent entre les arbres, des dames rayonnantes apparaissent aux balcons ouvragés sur les galeries d'émeraudes. Ce sourd travail de l'esprit ressemble aux lentes cristallisations de la nature. On jette une branche humide au fond d'une mine, et on en retire une girandole de diamants.

Enfin il rencontre le sujet qui lui convient: c'est le plus grand bonheur qui soit donné à un artiste. Il retire l'épopée du terrain ordinaire, celui où, sous la main d'Homère et de Dante, elle exprime des croyances effectives et peint des héros nationaux. C'est au plus haut du pays des fées qu'il nous conduit, par-dessus toutes les cimes de l'histoire. C'est plus haut que le pays des fées, à cette limite extrême où les objets s'évanouissent et où les pures idées commencent. «J'ai entrepris mon poëme[329], dit-il, pour représenter toutes les vertus morales, assignant à chaque vertu un chevalier pour être son patron et son défenseur, en telle sorte que les œuvres de cette vertu soient exprimées et que les appétits déréglés et les vices contraires soient abattus et surmontés par des faits d'armes et de chevalerie.» En effet, au fond du poëme il met une allégorie; non qu'il songe à se faire bel esprit, prêcheur de morale ou faiseur d'énigmes. Il ne soumet pas l'image à l'idée; c'est un voyant, ce n'est pas un philosophe. Ce sont bien des personnages vivants, des actions qu'il remue; seulement, de loin en loin, chez lui, les palais enchantés, tout le cortége des resplendissantes apparitions tremble et se déchire comme une vapeur, laissant entrevoir la pensée qui le suscite et qui l'ordonne. Quand dans son jardin de Vénus nous voyons les formes infinies de toutes les choses vivantes rangées par ordre, en lits pressés, attendant l'être, nous concevons avec lui l'enfantement de l'amour universel, la fécondité incessante de la grande mère et le fourmillement mystérieux des créatures qui s'élèvent tour à tour hors de son sein profond. Quand nous voyons son chevalier de la Croix combattre un monstre demi-femme, demi-serpent, et défendre Una, sa dame chérie, nous nous souvenons vaguement que si nous pénétrions à travers ces deux figures, nous trouverions sous l'une la Vérité et sous l'autre l'Erreur. Nous sentons que ses personnages ne sont point de chair et de sang, et que tous ces fantômes brillants ne sont que des fantômes. Nous jouissons de leur éclat sans croire à leur consistance; nous nous intéressons à leurs actions sans nous troubler de leurs maux. Nous savons que leurs larmes et leurs cris ne sont pas véritables. Notre émotion se purifie et s'élève. Nous ne tombons point dans l'illusion grossière; nous avons la douceur de nous sentir rêver. Nous sommes, comme lui, à mille lieues de la vie réelle, hors des prises de la pitié douloureuse, de la terreur crue, de la haine pressante et poignante. Nous ne trouvons plus en nous que des sentiments délicats, demi-formés, suspendus au moment où ils allaient nous toucher d'une atteinte trop forte. Ils nous effleurent, et nous nous trouvons tout heureux d'être dégagés de la croyance qui nous alourdit.

XIII

Quel monde pouvait fournir des matériaux à une fantaisie si haute? Il n'y en avait qu'un, celui de la chevalerie, car nul n'est plus éloigné du réel. Solitaire et indépendant dans son château, affranchi de tous les liens que la société, la famille, le travail, imposent d'ordinaire aux actions humaines, l'homme féodal avait tenté toutes les aventures; mais il avait encore moins fait qu'imaginé; l'audace de ses actions avait été surpassée par la folie de ses rêves; faute d'un emploi utile et d'une règle acceptée, sa tête avait travaillé du côté du déraisonnable et de l'impossible, et la persécution de l'ennui avait agrandi chez lui, outre mesure, le besoin d'excitation. Sous cet aiguillon, sa poésie était devenue une fantasmagorie. Insensiblement les inventions étranges avaient végété et pullulé dans les cervelles, les unes par-dessus les autres, comme des lierres qui s'entrelacent autour d'un arbre, et le tronc primitif avait disparu sous leur luxe et leur encombrement. Les délicates imaginations de la vieille poésie galloise, les débris grandioses des épopées germaniques, les merveilleuses splendeurs de l'Orient conquis, tous les souvenirs que quatre siècles d'aventures avaient éparpillés dans les esprits des hommes s'étaient amoncelés en un grand rêve, et les géants, les nains, les monstres, tout le pêle-mêle des créatures imaginaires, des exploits surhumains et des magnificences insensées, s'étaient groupés autour d'un sentiment unique, l'amour exalté et sublime, comme des courtisans prosternés aux pieds de leur roi. Ample et flottante matière, où les grands artistes du siècle, Arioste, le Tasse, Cervantes, Rabelais, viennent tailler leurs poëmes. Mais ils sont trop de leur temps pour être d'un temps qui est passé. Ils refont une chevalerie, mais ce n'est point une chevalerie vraie. Le fin Arioste, l'ironique épicurien, en charme ses yeux et s'en égaye en voluptueux, en sceptique qui jouit deux fois du plaisir, parce que le plaisir est doux et qu'il est défendu. À côté de lui, le pauvre Tasse, sous la conduite d'un catholicisme violent, ressuscité et factice, parmi les clinquants d'une poésie vieillie, travaille sur le même sujet, maladivement, avec un grand effort et avec un succès mince. Pour Cervantes, qui est un chevalier, il a beau aimer la chevalerie pour sa noblesse, il en sent la folie et la rabat par terre, sous les coups de bâton, parmi les mésaventures d'hôtellerie. Plus grossièrement, plus franchement, un rude plébéien, Rabelais, avec un éclat de rire, la noie dans sa joie et dans sa bourbe. Seul, Spenser la prend au sérieux et naturellement. Il est au niveau de tant de noblesse, de grandeurs et de rêves. Il n'est point encore assis et enfermé dans cette espèce de bon sens exact qui va fonder et rétrécir toute la civilisation moderne. Il habite de cœur dans la poétique et vaporeuse contrée dont chaque jour les hommes s'éloignent davantage. Il en aime jusqu'au langage; il reprend les vieux mots, les tours du moyen âge, la diction de Chaucer[330]. Il entre de plain-pied dans les plus étranges songes des anciens conteurs, sans étonnement, comme un homme qui de lui-même en trouve encore de plus étranges. Châteaux enchantés, monstres et géants, duels dans les bois, demoiselles errantes, tout renaît sous sa main, la fantaisie du moyen âge avec la générosité du moyen âge, et c'est justement parce que ce monde est invraisemblable que ce monde lui convient.

Est-ce assez de la chevalerie pour lui fournir sa matière? Ce n'est là qu'un monde, et il y en a un autre. Par delà les preux, images glorifiées des vertus morales, il y a les dieux, modèles achevés de la beauté sensible; par delà la chevalerie chrétienne, il y a l'olympe païen; par delà l'idée de la volonté héroïque qui ne trouve son contentement que dans les aventures et le danger, il y a l'idée de la force sereine qui d'elle-même se trouve en harmonie avec les choses. Ce n'est pas assez d'un idéal pour un pareil poëte; auprès de la beauté de l'effort, il met la beauté du bonheur; il les assemble toutes les deux, non par un parti pris de philosophe et avec des intentions d'érudit comme Gœthe, mais parce qu'elles sont toutes deux belles, et çà et là, au milieu des armures et des passes d'armes, il dispose les satyres, les nymphes, Diane, Vénus, comme des statues grecques parmi les tourelles et les grands arbres d'un parc anglais. Rien de forcé dans cet assemblage; l'épopée idéale, comme un ciel supérieur, accueille et concilie les deux mondes; un beau songe païen y continue un beau songe chevaleresque; l'important, c'est qu'ils soient beaux l'un et l'autre. À cette hauteur, le poëte a cessé de voir les différences des races et des civilisations. Il peut mettre ce qu'il voudra dans son tableau; pour toute raison il dira: «Cela allait bien;» et il n'y a pas de raison meilleure. Sous les chênes aux feuilles luisantes, au vieux tronc profondément enfoncé dans la terre, il peut voir deux chevaliers qui se pourfendent, et un instant après une bande de Faunes qui viennent danser. Les flaques de lumière qui viennent s'étaler sur les mousses de velours, sur les gazons humides d'une forêt anglaise, peuvent éclairer les cheveux dénoués, les blanches épaules de nymphes. Ne l'avez-vous pas vu dans Rubens? Et que signifient les disparates dans l'heureuse et sublime illusion du rêve? Y a-t-il encore des disparates? Qui s'en aperçoit? qui les sent? Qui ne sent, au contraire, qu'à bien parler il n'y a qu'un monde, celui de Platon et des poëtes; que les choses réelles n'en sont que les ébauches, les ébauches mutilées, incomplètes et salies, misérables avortons épars çà et là sur la route du temps, comme des tronçons de glaise à demi formés, puis délaissés, qui gisent dans l'atelier d'un artiste; qu'après tout, les forces et les idées invisibles qui incessamment renouvellent les êtres réels n'atteignent leur accomplissement que dans les êtres imaginaires, et que le poëte, pour exprimer toute la nature, est obligé d'embrasser dans ses sympathies toutes les formes idéales par lesquelles la nature s'est exprimée? Voilà la grandeur de cette œuvre: il a pu prendre toute la beauté, parce qu'il ne s'est soucié que de la beauté.

XIV